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COLLECTION

DES CHRONIQUES

NATIONALES FRANÇAISES.

VI

IMPRIMERIE D'HIPPOLLYTE TILLIARD,

RUS DE LA BAEPI, 78.

CHRONIQUE

DE

RAMON MUNTANER,

TRADUITE POUR LA PREMIERE FOIS DU CATALAN, AVEC VOTES ET BCLAIECISSEM EBTS ,

par J. A. BUCHON.

tome n.

PARIS.

VEKDIÈRË, LIBRAIRE, QUAI DES AUGUSTINS , W a5. J. CAREZ, RUE DE SEINE , ai.

M DCCC XXVII.

CHRONIQUE

DU TRÈS MAGNIFIQUE SEIGNEUR

EN RAMON MUNTANER.

CHAPITRE CXLVIII.

Comment l'infant En Jacques fat couronné roi de Sicile à Païenne ; des grandes fêtes qui eurent lieu $ et comment il fit armer vingt galères, dont il nomma commandant En Béranger de Sarria.

Le deuil étant fini, le roi manda par toute la Sicile et la Calabre que chacun se rendît pour la lèle a Palerme, il devait être couronné roi de Sicile et de tout le royaume. Des lettres partirent de tous les côtés. Le roi, la reine sa mère , l'infant En Frédéric, allèrent à Palerme. Alors les fêtes commencèrent. Le jour désigné par le roi étant arrivé, le roi En Jacques prit la couronne dii royaume de Sicile, au milieu de la joie, et avec une telle faveur de Dieu, que jamais roi ne fut plus aimable et plus affectueux qu'il n'a été, n'est et ne sera long-temps encore envers ses sujets,

Chrosiques. T. VI, R. Muktanee. //• 1

2 CHHONIQUB (n85)

s'il plaît à Dieu. On pourrait dire qu'après son couronnement , si les habitants de la Galabre et de la Sicile eussent semé des pierres, ils auraient recueilli du froment ou de l'orge. Dans la Sicile ou la Galabre,il y avait bien vingt châteaux de Riches- Hommes, qui recueillaient plus de grains que ne font bien des rois. Ils étaient tous riches. Sa cour était brillante et abondante de tous biens ; et on pouvait vraimentappelerleroiEn Jacques, le Bienheureux. La fête terminée, il revint à Messine, et fit aussitôt armer vingt galères. Il nomma pour les comman- der En Béranger de Sarria , chevalier qu'il aimait beaucoup, et qui avait un frère plus jeune que lui, nommé En Vidal de Sarria. On peut dire, de chacun d'eux, ce que j'ai déjà dit de En G. Galcerau , qu'on pourrait faire un très beau livre de leurs prouesses et de leurs faits d'armes et de chevalerie, mais principalement dudit En Béranger , qui était, qui a été et qui est encore le chevalier le plus brave de toute l'Espagne. Il a eu, à la vérité, un maître qui le lui a appris ; et ce maître est le roi de Sicile , qui , dans le temps , le fit noble , ainsi que vous l'apprendrez en temps et lieu , dans ia suite de cet ouvrage.

("8*) DE RAMOB MUNTANEH.

Kr

CHAPITRE CXLIX.

Comment le noble En Béranger de Sarria , avec vingt galères, parcou- rut tonte la côte de Malfa, jusqu'au fief de Rome, ou il prit des ga- lères, des vaisseaux et des barques.

Les vingt barques que devait commander En Bé- ranger de Sarria étant prêtes , il lui ordonna de s'embarquer et de partir pour Naples , et de savoir ce qui s'y passait; d'aller ensuite à Xicle et de par- courir la côte jusqu'au territoire de Rome, voulant qu'à son retour il passât en Cal abre, pour faire voir aux ennemis que le roid'Arragon n'était point mort, et que s'ils avaient eu un roi à combattre , ils en auraientdeux parla suite, qui n'avaient qu'un cœur et une volonté.

Lorsque le roi lui eut dit ces paroles, En Béran- ger de Sarria prit congé de la reine et de l'infant En Frédéric , et il s'embarqua à la bonne garde de Dieu. Il parcourut toute la Calabre, et vint au cap de Pelanuda. De il se mit en mer, et vint sur la côte de Malfa , peuplée de la plus mauvaise race et des plus méchants corsaires du monde, surtout en un lieu qu'on nomme Passata. Il pensa qu'en parcourant cette côte, il rendrait trois grands ser- vices aux roisde Sicile et d'Àrragon et à leurs peu- ples. Premièrement, il les vengerait des dommages que ces gens leur avaient causés pendant les guer-

i .

4 CHROUKJUB (i

res précédentes ; secondement . en les détruisant il les empêcherait de mal faire par la suite; troi- sièmement, ce serait le plus beau fait d'armes qui eut jamais été entrepris de ces cotés.

Ainsi qu'il Tarait conçu, il l'exécuta; il y aborda avant l'aube du jour. Il réunit tout son monde près de la cité de Saint-André de Malfa , et parcourut toute la montagne. Pendant quatre jours qu'il y fut. il brûla et détruisît tous les lieux habités, grands et petits. Rével, Passata. et enfin tout ce qui était dans la montagne : la bannière levée , il allait partout brûlant et détruisant tout ce qu'il rencontrait. Il surprit dans leurs lits les hommes méchants de Passata. et tous furent tués. Il mit le feu à toutes les galères et aux vaisseaux qui étaient tirés à terre. Il n'en laissa pas un seul, ni ni sur aucun heu de la côte. Après avoir tout ravage, il s'embarqua et alla à Snrento. il fit la même chose. Il en eut fait autant à Gastdlamar. sans une nombreuse cavalerie qui s> était rendue de Naples. Je tous dirai encore qull entra au port de Xaples. il prit et brûla des vaisseaux et navires - enfin, il parcourut toute la cote jusqu'au fief «le Rome. Il s'empara de barques, ni*- *eaux et calèivs. qull envoya en Sicile. Ju£W de Talarme qui w^nait sur toute la côte îusqpo'ao* près de Rome . sur le loue de Lufuelle côèe il pni tout ce qull troura de vaÈwaux. Le pape dnuawU quel était ce tumulte. Ces* ~ lm «ht-*r . st, » cfcevaber de Snle. unmuc Eu Rrrauge? «k-

(i>8*) DE II A MON MUNTANER. 5

» Sarria , qui est venu de Sicile avec vingt galères » pour brûler et ravager toute la côte de Mal fa. » Il a bouleversé le port de N a pie s et toute la » côte et dans le fief même de Rome ; il a en- i> levé barques et vaisseaux, personne ne pou- » vant s'opposer à lui. Ah Dieu ! dit le pape , » ceux qui ont affaire à la maison d'Arragon , » ont affaire à autant de diables? Chacun de ces » Catalans est un diable incarné auquel rien ne » peut résister , ni sur terre, ni sur mer. Plût » à Dieu qu'ils fussent réconciliés à l'Eglise !' Ce » sont gens qui feraient la conquête du monde , » et extermineraient tous les infidèles. Je prie Dieu

» qu'il rétablisse la paix entre eux et l'Eglise. Dieu » fasse grâce au pape Martin , qui les éloigna de » l'Eglise ! Nous ferons en sorte de les lui réconci- » lier bientôt ; car ce sont des hommes de courage » et de bonté. Ils viennent de perdre leur roi , qui » était un des meilleurs chevaliers du monde, mais » ses infants, qui débutent ainsi, serontsemblables k » lui. »

(i»R)

CHAPITRE CL.

a.

Qr jlscd En Rerange*" de Sonia eut fait toutes ses ■s* il Ktonraa en Sicile, chargé de butin.

tzwi le roi qui apprit atec plaisir tout ce qn il aviit (ait: et Ions les Siciliens en furent ravis, ru les^randes perte* que leur avaient fait éprouver feNB* le»|iMK fc» Malfitains. Lesgalères étant à Mes- le roi passa en Calabre avec une nombreuse % et alla visiter tontes ses possessions. Toutes l*s partie qui u>taient point à lui se rendaient à awsmr* quM v passait à cheval, si bien que si l'a- miral se fit trouve a Xapks à cette époque , avec la flotte * il se fiât retire de suite. Que pourrais- je afMÉert 11 fut entièrement maître de la Calabre, à lVxivption du château d'Estil , ainsi que je lai deîà dit « de Tarente « de la principauté , du cap des Lat^ws vLù^pietta et d*Otrante, bonne cité et ar- che* èvbe.et au-delà même de la principauté, jusqu'à Setdet\ à près de trente milles. Le roi avant conquis tout ce qui était autour de lui . il allait s amusant et classant dans la Gilahre. Cest bien la province la plus saine, la plusagpreahlt . et possédant les meil- leures eaux et produisant les meilleurs fruits. Il X avait parmi les habitants d excellents Riches-

(i*85) DE RAMON MUNTAKBR. 7

Hommes, Catalans, Arragonais et du pays; et le roi allait d'invitations en invitations et de plaisir en plaisir. Tandis qu'il s'amusait ainsi, En Béranger de Sarria vint à Messine avec les galères , et il ga- gna beaucoup à cela ; mais laissons-le , et parlons du roi d'Àrragon.

CHAPITRE CLI.

m

Comment le roi d'Arragon, ayant appris la mort de ton père , te bâta de telle manière qu'il s'empara bientôt de Majorqne et d'Yviçà, et revînt à Barcelonne , on lai fit fête.

Le roi d'Arragon ayant appris la mort de son père, dépêcha tellement ses affaires, que deux jours après l'arrivée du message, la ville de Ma- jorque se rendit à lui. Le noble En Pons de Sa- guardia se retira au Temple, Deux jours après la reddition de la cité^ on publia la mort du roi En Pierre; on fit lecture de son testament, et les pleurs et les cris furent universels. Que pourrais-je vous dire? Le deuil dura six jours, pendant lesquels nul ne se livra à aucune occupation dans la cité.

Après le deuil , le noble En Pons de Saguardia se rendit au roi. Celui s'en alla sain et sauf *%**: tous ceux des siens qui voulurent le suivre ; A J** fit débarquer à Coilioure , et il s'en alla 4 V^ry*- gnan. Le roi de Majorque le reçut très \rvi* it l«fc

S OUOHIQUB (i»&)

ft les Wn— c m i q«ll devait loi faire , comme à m excellent chevalier qui l'avait bien servi.

Le rat Em Alphonse nomma Eo Pons de Saguar- Aapnj*muw delà cité, et EnGesbertdeMediona, Die. ci hn laissa de bonnes troupes. Il prit le eoe^e de la cité et de ceux de dehors, Jetaient rendus auprès de lui , et partit pour

H £u£ %*œ dire que tandis qu'il assiégeait Ma- fgtyK > il a*aît envove à Yvica, pour savoir si r Lvrerut à Isî. Les prud'hommes lui répon- te ^ttlk ssfvraâent l'exemple de Majorque. T^&a jmr^&x il alla à Yvica . les prud'hom- »es Se rmnsjC très honorablement ; il entra au *kifts«_ À 1 &saetxra deux jours. Il y plaça pour efriifietirrt va Sfcge et d&^ne chevalier , nommé En li/reC IljnccvafccedPeexetptfcssaâ Bareelonne.On ftn. ifc je £rjaiJes défier IW Barcdonne . il fit dire ara fcxàrMJarrTir^citoTens et hommes des villes, <ftr « nrawr a Sirj^osse . à on jour désigné.

ÎO CHRONIQUE (ta85)

très lieux , arrivèrent au nombre de trois mille hommes.

L'amiral dit à ses gens : « Barons , voilà le jour » la maison d'Arragon et ses hommes vont s'il- » lustrer à jamais dans ce pays. Les gens que vous » voyez sont des malheureux qui n'ont jamais eu » en face des hommes de cœur; attaquons-les vi- » vement, et vous verrez que nous n'aurons à faire » qu'à des épaules. L'attaque sera royale, et ce » que chacun gagnera sera à lui. Nous défendons » toutefois à qui que ce soit de s'emparer de » cheval ni autre objet que le combat ne soit ter- » miné » sous peine d'être puni comme coupable m de trahison. »

Cela fut approuvé par tout le monde. En atten- dant» l'armée s'approchait, croyant qu'il n'y avait qu'à les prendre ; mais quand elle fut à la portée du trait et du dard . les trompettes et les nacaires sonnèrent. L'amiral « avec ses cavaliers, fondit sur la cavalerie ennemie . composée de quatre cents hommes Français, ou gensdu pays. Les almogava- res . au nombre de deux mille , firent jouer leurs dards % dont 'pas un seul ne manqua de tuer ou de blesser son homme Les arbalètres jouèrent en mome-temps ; le choc de Faudra! et de sa troupe fut si violent au premier abord . aux cris de : Àrra- £on ! Arrasron ! que leur* adversaires» tant à pied qu a cheval, prirent soudain la fuite. L'amiral les poursuivit* Je vous dirai que cette poursuite eut lieu jmqu a une deuù-beue de BezMvs . et n~au-

(i&B5 DE RAMOfl MUNTANER. 11

raitpas cessé jusqu'à la ville , si la nuit ne fut sur- venue ; l'amiral craignait de ne pouvoir être de retou r aux galères, qui se trouvaient sur cette plage , la plus dangereuse du levant au ponant. Il arrêta ses gens, et leur fit rebrousser chemin. Ils s'en- allèrent donc et enlevèrent le camp. Il ne faut pas demander le grand gain qu'ils y firent. Pendant la nuit , ils furent de retour auprès des galères. Ils brûlèrent et saccagèrent Serinya , à l'exception de l'église de Sainte-Marie de Serinya, qui est très belle.

Ceux de Béziers et des environs se réunirent à Béziers. Ils avaient perdu tant de monde , qu'ils pensèrent que si l'amiral revenait le lendemain , la cité ne pourrait se défendre à moins d'un secours étranger. Ils envoyèrent pendant la nuit, par toute la contrée, aflft qu'on vînt défendre la» cité de Bé- ziers , car ils avaient perdu beaucoup de monde. Us pouvaient bien le dire , car sur dix il n'en re- vint pas deux. Ils perdirent un grand nombre des leurs, tandis que l'amiral, après avoir fait la re- vue de ses troupes , vit qu'il ne lui manquait que sept hommes de pied ou de cheval. Le lendemain, il arriva beaucoup de monde à Béziers ; mais l'a- miral s'en soucia peu , car après minuit il s'em- barqua avec tous les siens ; ils se trouvèrent au Pas d'Agde, ils débarquèrent, et par le canal de Viats, les galères légères et les vaisseaux armés s'a- vancèrent,et les grosses galères se rendirent à la cité d'Achda (Agde). Ils s'emparèrent en l'un et l'autre

12 CHRONIQUE (»«**)

lieu de tous les vaisseaux et barques qu'ils y trou- vèrent.

L'amiral > avec la moitié de sa cavalerie , la moi- tié des almogavares et une bonne partie des équi- pages des galères , alla à la cité d'Agde, la prit et la ravagea entièrement. Il ne voulut point qu'il périt de femmes ; mais tous les hommes de quinze à soixante ans, furent massacrés, et tous les autres épargnés. Toute la cité fut ravagée et brûlée , à l'exception de l'évéché ; car il ne permit jamais qu'on Ht aucun dommage aux églises, ni qu'on in- sultât aucune femme. Il fut sévère sur ces deux points dans toutes les circonstances ; il ne permit pas qu'on enlevât la moindre chose d'une église , ni qu'une femme fut insultée , pillée ni offensée en sa personne. Aussi Dieu lui en tint compte , car il lui accorda des victoireset lui donna une bonne fin.

L'autre portion des troupes marcha sur Viats, les uns par terre , les autres par le canal. Ds y ra- vagèrent pareillement tout, et prirent un grand nombre de vaisseaux et barques qui s'y trouvaient, et parcoururent ainsi toute la contrée. Les gens de Saint-Hubert, de Lupia et de Giga, vinrent par mer ; mais , arrivés près d'Agde , ils apprirent ce qui était advenu la veille à ceux de Béziers , ce qui les détermina à s'en retourner ; mais ils ne se hâtèrent pas assez pour que les chevaliers et les al- mogavares n'en atteignissent environ quatre mille, qui tombèrent sous leurs coups de lance.

Nos troupes retournèrent à Agde, elles

(i,85) DB RAMOH MUlfTANBR. l3

demeurèrent quatre jours et ravagèrent toute la contrée. Cela fait, l'amiral fit rembarquer ses troupes et alla à Aiguemortes. Il y trouva des vais- seaux , barques et navires qu'il prit et envoya à Barcelon ne . Il se rendit ensuite au capde laSpiguera ; arrivé dans cette mer, on ignora la route qu'il avait prise , mais chacun dans cette contrée" pensa qu'il était retourné en Sicile. Pendant la nuit, il se mit en mer , autant qu'il le put de manière à n'être point aperçu de la terre , et le lendemain de cette feinte, il s'approcha du cap de Leucate, et y aborda de nuit. 11 y trouva vingt barques ou vaisseaux tons chargés de bonnes marchandises , qu'il prit et envoya à Barcelonne.

A la pointe du jour, il entra par le Pas de Nar- bonne ; il y trouva des barques et vaisseaux qu'il mit en mer. Enfin y lui et tous ceux qui l'accom- pagnaient firent un butin immense. Il eût été bien plus considérable, s'il n'eut été pressé de se rendre en Catalogne, pour se trouver au couronnement du roi. 11 sortit du Pas de Narbonne avec tous les vaisseaux qu'il avait pris, et se rendit à Barcelonne. Mais laissons ici l'amiral En Roger de Luria , et parlons du roi d'Arragon.

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CHAPITRE CLIII.

«TAmçoa alla

Lorsque l'amiral eal pris congé do rot à Barcé lonoe , celui-ci sortit de la Tille , et le premie voyage qu'il fit fat à Sainte-Croix. Il y fit veoi l'archevêque de Taragonne, tous les évêques de m terre, et tous les autres prélats. Il s'y trouva faîa trois cents crosses, et dix frères de chacun des or dres de tout son royaume. il fit son deuil , aîn^ que tous les autres. Il fit chanter des messes et i y eut des prédications ; et avec de grandes procet sions il fit absoudre le corps du bon roi En Pierre soi père.

Ceci dura dix jours entiers. Après quoi, pour) bien de l'âme de son père , il fit des dons et de faveurs aux monastères, afin qu'ils chantassent ton les jours des messes pour le repos de l'âme de soi père , c'est-à-dire cinquante messes. Après que il prit congé de tout le monde et se rendit à Lérida on fit de grandes fêtes, les plus grandes qu des sujets pussent faire à leur seigneur. Lorsqu le seigneur roi fut à Saragosse , chacun s'arrêt dans cette ville; mais je reviens à l'amiral.

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CHRONIQUE (la85)

CHAPITRE CLV.

Comment le roi En Alphonse d1 Arragon fat couronné à Saragosse ; des fêtes et des jeta qui y eurent lieu ; comment En Jean de Luria brûla et ravagea plusieurs endroits de la Barbarie; et comment l'amiral s1 embarqua pour passer en Sicile.

En Jean de Luria passa à Valence avec l'armée , et l'amiral s'en alla par terre à Saragosse, avec bon nombre de chevaliers et de gens de mer. Le roi lui fît un gracieux accueil, l'honora beaucoup et fut très content de tout ce qu'il avait fait. L'amiral fit dresser une hune fort élevée , car il était après le roi En Pierre et le roi de Majorque , le plus adroit des chevaliers de l'Espagne pour atteindre un but , ainsi que son beau-frère En Béranger d'Entenca. Je les ai vus tirer l'un et l'autre ; mais le roi En Pierre et le roi de Majorque élaient la fleur de tous les tireurs de leur temps. Chacun d'eux tirait trois traits et une orange, et le dernier trait était aussi gros qu'un manche de lance , et les deux premiers passaient bien au-dessus de la hune. En- suite , il ordonna une table-ronde. Les hommes de mer firent faire deux vaisseaux armés et plats , al- lant sur la rivière, et on fit le combat des oran- ges ; on en avait fait venir plus de cinquante char- ges deValence. Soyez certains que l'amiral embellit beaucoup cette fête. Elle fut très brillante, et le roi

(,,85j DE RAMOIf MUIfTANER. %J

prit la couronne au milieu de la joie et du plaisir ' . La fête dura quinze jours et plus , pendant lequel temps on ne fit que chanter, se réjouir , et faire des jeux et des divertissements.

Les fêtes étant terminées , l'amiral prit congé du roi. U alla à Valence reconnaître ses châteaux, villes et lieux , qui étaient nombreux , bons et no- tables. Il envoya un vaisseau armé à En Jeafn de Luria, pour lui dire de venir le joindre. Le vais- seau armé le trouva en Barbarie , ou il avait fait une battue entre Tunis et Alger , et pris plus de trois cents Sarrazins, brûlé et ravagé plusieurs endroits , et enlevé nombre de vaisseaux et bar- q aes des Sarrazins. Sur Tordre de son oncle , l'a- miral En Jean de Luria vint en peu de jours à Valence , l'amiral , fort satisfait , le reçut très bien ; il lui ordonna de faire appareiller les galè- res, parce qu'il voulait se rendre en Sicile , ce qui fut fait. L'amiral ayant terminé ce qu'il avait à faire dans le royaume de Valence, s'embarqua sous la protection du Seigneur , et se rendit en Barbarie. Il parcourut les cotes et enleva tant de Sarrazins qu'il put. Je le laisse aller dans la Bar - barie , et vais suivre le roi d'Arragon , qui va à Sarragosse.

i . Les cortès assemblées à Sarragosse trouvèrent fort mau- vais qu'il eut pris le titre de roi avant son couronnement, et l'assujettirent à recevoir d'elles les ministres et les officiers de sa maison.

CflftOfflQCE*. T. VI. R. MuKTAMÊr.. 11. 2

l8 CHRONIQUE (l>85)

CHAPITRE CLVI.

Comment le seigneur roi En Alphonse d'Arragon résolut de venger le manque de foi du roi En S anche de Castille envers son père En Pierre , d'enlever de Xativa les enfants de l'infant En Ferdinand de Castille , et de proclamer l'un des deux rois de Castille.

Le roi d' Arragon ayant terminé les fêtes, le sei- grieur roi lui donna des lettres pour les porter en Sicile, à la reine sa mère, au roi En Jacques et à l'in- fant En Frédéric , ses frères. Il fit venir devant lui f infant En Pierre, son frère, et tout son conseil, et lui dit : tfMon frère le roi notre père, partit de Bar- » celonne, avec Tintenlion, si Dieu le ramenait sain » et sauf à Valence, d'enlever de Xativa les fils de » l'infant En Ferdinand de Castille, et de proclamer » roi de Castille don Alphonse, qui est l'aîné, » afin de se venger de son neveu En Sanche de » Castille, qui a violé sa foi, au moment il avait » le plus besoin de lui. Puisque Dieu n'a point » permis que notre père, durant sa vie, pût en » tirer vengeance , nous devons le venger nous- n mêmes, et prendre fait et cause pour le roi u notre père. Je veux donc que deux chevaliers » se rendent auprès du roi En Sanche, et luidé- » clarent la guerre de notre part, à cause de ce que » je vien* de dire, et que vous, infant, vous vous « disposiez à aller avec cinq cents chevaliers cata- lans, autant d'Arragonais et deux cents hommes

(19*5) DB RÀMON MUNTÀNER. ig

» à cheval, armés à la légère, sur les frontières » du royaume de Valence , afin de pouvoir , lors- » que les envoyés seront de retour, entrer dans la » Castille, et brûler et ravager tous les lieux qui ne » voudront pas se soumettre à nous, au nom de Don » Alphonse , fils de En Ferdinand, infant de Cas- » tille. Vous emmènerez avec vous vingt mille » bons almogavares à pied. Après que cela aura » été fait, nous irons au royaume de Valence » prendre ces infants > et nous réunirons nos ar- » mées; nous entrerons ensemble en Castille, et » nous ferons tant qu'ils deviendront rois de Cas- ai tille, avec l'aide de Notre-Seigneur Dieu Jésus- » Christ, qui seconde le bon droit » .

Le roi ayant cessé de parler, le seigneur infant En Pierre se leva et dit : <* Seigneur , d'après ce * que vous avez dit, je rends grâces à Dieu de ce » qu'il vous a donné un si bon cœur, et une aussi » belle résolution. En vengeant notre père , ainsi » qu'il l'avait résolu, vous témoignez votre bonté » et votre valeur. Ainsi , mon frère , j'offre en » cette occasion , et en toute autre, de suivre votre » volonté; vous ne me trouverez jamais infidèle à ma promesse. Songez donc à préparer tout » ce qui est nécessaire ; faites .votre déclaration de » guerre; je saurai bien réunir des Riches-Hom- •» mes et des cavaliers de Catalogne, d'Arragonet du » royaume de Valence; j'entrerai en Castille avec » l*i troupe que vous avez ordonnée et même avec » une plus considérable; et soyez sûr, seigneur, que

2.

20 CHRONIQUE (ia85)

» j'y pénétrerai de si bon cœur, de si bon cou- » rage , et avec de si braves gens, que dût le roi » En Sanche venir à la tête de dix mille hommes, » nous ne refuserons pas le combat. »

Le roi, entendant cela, prit par la main l'in- fant Eri Pierre, qui était assis un pey au-dessous de lui , le baisa et lui dit : « Infant , nous atten- » dions de vous une semblable réponse , et nous y » avons pleine confiance. »

CHAPITRE CLVII.

Gomment le roi En Alphonse, ayant prit conseil, déclara la guerre au roi En Sanche de Castille , et envoya deux cavaliers avec le défi* et com- ment l'infant En Pierre se disposa a pénétrer en Castille.

Le roi ayant parlé ainsi, les membres du con- seil se levèrent; et le premier qui se leva s'ex- prima ainsi : « Seigneur, loué soit Dieu, qui a ac- » cordé tant de grâces à vos royaumes, que de i'a- » voir pourvu de tant de bons et vaillants seigneurs » pour l'accomplissement de tout bien. Nous » allons toujours de mieux en mieux, ce qui doit » nous rendre tous aises et satisfaits. C'est ici la »> première chose que vous avez entreprise depuis » votre couronnement ; et c'est l'entreprise la plus » élevée qu'un prince ait jamais conçue ; et cela » par quatre raisons : la première, que vous avez » résolu de faire la guerre à un des plus puissants

(1985) D£E RAMON MUNTÀWER. 21

» princes du monde > et votre plus proche voisin. » Lai seconde , que vous êtes déjà en guerre avec » l'Eglise romaine , la maison de France et les » forces du roi Charles. La troisième , que vous » ne pouvez douter que lorsque le roi de Grepade » vous verra dans de si grandes occupations , il ne » rompe les trêves qu'il a faites avec le roi votre » père ; et qu'enfin toutes les communes du monde » voyant que rEglijoéit contre vous, pe suivent son » exemple. Ainsi, seigneur vois aurez affaire au jc » deux plus grandes puissances du monde» Néan- » moins, puisque vous avez résolu dans votre âare » de maintenir justice et vérité , soyez sûr «pue » Dieu , qui est justice & vérité , sera pour vous» » Et comme il a fait triompher votre père de ses » ennemis , il en fera autant en votre faveur et la » notre. Je déclare donc, en mon nom et en ce- » lui de tous mes amis , que nous vous faisons » l'offre de notre vie et de nos biens, et nous » ne vous manquerons jamais. Vous pouvez, sei- » gneur, compter sur nous de la manière la plus » ferme. Prenez tout ce que mes aînis et moi » nous possédons et disposez-en. Prenez mes fils » et mes filles en otage ; placez-les vous le ju- » gérez bon, comme des gages de notre fidélité. » Ce Riche-Homme ayant cessé de parler, un autre se leva et dit les mêmes choses. Que vous dirai-je enfin? ils se levèrent tous l'un après l'autre > et firent des offres semblables à celle du premier. Le roi les remercia beaucoup ; ensuite on élut

23 CHRONIQUE (,a8;

deux chevaliers, l'un catalan et l'autre arrago nais , pour les envoyer en Castille faire la décla ration de guerre. Avant de quitter l'Arragon, 1 seigneur infant fit inscrire les cinq cents cheva liers qui devaient le suivre; s'il en eût vouli deux mille, il les aurait eus. Il n'était pas cessaire qu'il les demandât; tous venaient ai contraire le supplier de les emmener avec lui mais il n'en voulut pas un plus grand nombre qu celui que le roi avait désigné.

Il partit pour la Catalogne , les Riches-Hom mes vinrent pareillement s'offrir à lui; ainsi ei peu de jours il eut les cinq cents cavaliers et boi nombre de troupes de pied. Il ne faut pas vou dire si de Valence on accourait aussi pour s'of frir à lui. Il eut bientôt toute la compagnie don il avait besoin ; c'est-à-dire les mille chevaux gers, des meilleurs qui suivirent jamais un prince Il leur fixa un jour pour être réunis en Arragor et en Catalogne.

Je laisse le seigneur infant pour revenir au seigneur roi.

("85) DE RAMOK MURTANER. 23

CHAPITRE CLVIII.

Comment le roi En Alphonse reçut la couronne de Valence et enlera ses cousins de Xativa; comment il décida d'entrer en Castille arec son corps de troupes; et comment il reçut en Castille un message du comte d"Ampuries, qui le prévenait que les Français se disposaient à

Le roi ayant prescrit à l'infant tput ce qu'il devait faire, et envoyé ses messagers au roi de Castille pour lui déclarer la guerre , vint à Va- lence. A son entrée dans la ville , de grandes fêtes forent données. Au jour fixé, tous les barons dudit royaume furent réunis , ainsi que les chevaliers et hommes de villes , et un grand nombre d'autres personnes; il reçut la couronne de Valence.

Dès que la fête fut terminée, il se rendit à Xa- tiva , et il enleva du château don Alphonse et don Ferdinand , fils de l'infant En Ferdinand de Cas- tille. Il fit faire une belle bannière avec les armes du roi de Castille, et disposa un bon nombre de gens à pied et à cheval , afin d'entrer d'un côté avec don Alphonse en Castille, tandis que l'infant En Pierre entrerait de l'autre.

Tandis que ces préparatifs avaient lieu, Dieu voulut que l'infant En Pierre fût grièvement ma- lade. Il arriva un courrier au roi de la part des che- valiers et Riches-Hommes qui étaient réunis à

*4 CHRONIQUE (iq85)

Calatayud pour lui demandercequ'ilsdevaient faire.

Le roi , instruit de cela , fut bien fâché, et dé- cida qu'il valait mieux qu'il retournât de sa per- sonne en Catalogne ; qu'il emmenât Don Alphonse et Don Ferdinand , et qu'ils fissent de une ir- ruption tous ensemble. Il leur fit donc dire de l'attendre.

Il alla avec toute sa troupe à Calatayud, et en peu de temps il s'y trouva avec un nombre con- sidérable d'hommes. Il vit que l'infant, au lieu d'être guéri , était plus malade ; alors il pénétra dans le pays avecplusde deux mil le chevaux armés, cinq cents chevaux légers et cent mille fantassins. Don Alphonse de Gastille eut le commandement de Vavant-garde , et sa bannière devait marcher la première. Il fit cela , parce que tous les barons de Castille , toutes les cités et villes avaient prêté serment <de fidélité à l'infant Don Ferdinand leur père, après la mort de Don Alphonse, roi de Cas- tille ; ce qui fit que roi Philippe de France avait donné sa sœur , maltme Blanche , pour épouse à l'infant Don Ferdinand, mariage qu'il n'aurait point fait s'il eût pensé que les infants issus de ce mariage, ne seraient point vois de Castille. Ce fut dans cet ordre qu'ils avancèrent à huit journées dans l'intérieur de la Castille, et marchèrent di- rectement là ils savaient qu'était le roi Don Sanche leur oncle.

Le roi Don Sanche s'y était sans doute bien attendu, puisqu'il avait avec lui douze mille chevaux

(is85) DB RAMOW MUNTANBK. 25

armés et un grand nombre de troupes à pied. Le rai d'Àrragon sachant qu'il avait tant de cavalerie, et<jue les deux armées n'étaient qu'à une lieue l'une de l'autre, lui envoya dire qu'il était venu pour venger le manque de foi dont il s'était rendu cou- pable envers le bon roi son père ; et pour cou- ronner roi son neveu Don Alphonse , qui devait l'être; et que s'il était digne d'élre fils de roi, il s'avançât pour lui livrer bataille.

À cette nouvelle , le roi Don Sanche (ut granr dément fâché ; toutefois, il vit bien que tout ce que le rot d'Àrragon lui faisait dire était vrai , et que Mil ne devait prendre les armes pour lui , mais bien en faveur de son neveu.

Le roi d'Àrragon l'attendit durant quatre jours, ne voulant point s'éloigner que le foi Don Sanche ne fut parti. Il prenait et ravageait toutes les villes et lieux qui ne voulaient point reconnaître Don Alphonse de Castille. Il y eut une bonne ville , nommée Séron , près de Sdria , et autres lieux qui se rendirent à lui ; et aussitôt il leur fit proclamer Don Alphonse roi de Castille , et il le laissa dans les lieux qui s'étaient soumis , avec mille hommes à cheval et beaucoup de gens de pied , soit almo- gavares, soit gens de mer, et tout ce dont ils pou- vaient avoir besoin. Il donna ensuite ordre à toutes les frontières d'Arragon, de lui prêter secours et assistance en cas de besoin ; et sans nul doute il eut en ce moment enlevé toute la Castille au roi Don Sanche , s'il n'eût reçu un message venant

26 CHftOMQGE 0*S)

d'Emprada , de la part du comte d' Ampuries et du vicomte de Rocaberti, qui lui apprenait qu'un grand nombre de troupes du Languedoc se dispo- sait à pénétrer dansle Lampourdan, et qu'ils le con- juraientde Toler à leur secours. Cela obligea le roi de sortir de Castille; et il laissa ledit Don Alphonse de Castille et Don Ferdinand, dans les lieux qui s'é- taient soumis k eux, en bon état et bien fortifiés, comme vous l'avez déjà tu , et ils continuèrent à y demeurer.

Cependant le roi d'Arragon retourna en Cata- logne et en Arragon ; il était resté en Castille près de trois mois. Quel roi ferait pour un autre ce que celui-ci fit pour ces infants? A son arrivée à Cala- tayud, il trouva l'infant En Pierre beaucoup mieux, et Temmena avec lui en Catalogne. Il lui donna sur son royaume un pouvoir égal au sien , car il l'aimait au-dessus de tout. L'infant en était bien digne , car il était sage , beaur et bon en toute sa conduite. Je ne vous parlerai plus pour le mo- ment du roi ni de l'infant, qui se trouvent en Cata- logne, et je vais vous entretenir de l'amiral.

,,^31 DB RAMOR MUWT^NER. 2J

\

■*- i

CHAPITRE CLIX.

Comment l'amiral Un "Roger de Lnria , allant en Sicile , ravagea les terres de Barbarie y parcourut l'Ile de Gerbes et Colometa , remporta la yictoire de Malagrifo , se battit à Brindes contre les Français , leur enleva le pont , et arriva à Messine ou on lui fit fête.

Les Français ayant été mis en déroute et chassés delà Catalogne^ le roi En Pierre alla à Barcelonne, et donna à l'amiral et aux siens l'île de Gerbes , à quoi il ajouta des châteaux et de beaux et bons endroits dans le royaume de Valence. L'amiral s'en alla donc très satisfait par plusieurs raisons. Nul ne pouvait en effet être plus content que lui, si ce n'est que la mort du roi En Pierre lui causait on grand chagrin. Lorsqu'il eut pris congé du roi En Alphonse , il alla à Sarragosse, puis au royaume de Valence , visiter les lieux de sa dépendance , et enfin il s'embarqua et alla parcourir la Barbarie. Il ravagea le pays , et s'empara de navires et vais- seaux, qu'il envoyait de suite à son chargé d'affaires à Valence. Il alla parcourant ainsi les côtes de Bar- barie jusques à Gerbes. Quand il fut arrivé à Ger- bes , il mit toute l'île en bon état ; il parcourut les rivages de la terre ferme, et les gens de cette côte lui payèrent le même tribut que ceux de l'île de Gerbes, et se reconnurent ses sujets.

Après avoir raffraîchi son monde, il prit le chemin de Colometta, et suivant la côte, il fit

/

S8 CHROMQUE (,^85)

terre nette de barques; il enleva beaucoup d'es- claves mâles et femelles, et prit des vaisseaux et navires qui allaient d'Alexandrie à Tripoli , char- gés d'épiceries. Il prenait tout. Après être arrivé au-delà de Tunis, il fit passer ses expéditions à Messine. Il prit la cité de Colometta , qu'il ra- vagea , excepté le château , qui a de fortes mu* railles, et qui est occupé par des Juifs. Il l'attaqua durant un jour; au second jour, comme il avait disposé les échelles pour l'escalade , il reçut des propositions de ceux de l'intérieur , qui lui comp- tèrent une forte somme en or et en argent. Il jâgea qu'il valait mieux accepter cela que de brûler et ravager le château , personne ne viendrait plus habiter, tandis qu'il pourrait chaque année retirer un tribut semblable. Il quitta Colomq$a ; alla en Crète et prit terre à Candie. Il raffflpchit sa flotte et alla courant la Romanie et portant le levage en tous lieux. Il passa par la bouche de SetuU , aborda au port des Guatles, et alla à Suron et à Mocho, les Vénitiens lui donnèrent d'abon- dante raffraîchissements. Il se rendit à la plage de Matagrifo il prit terre. Tous les gens du pays, à pied et à cheval , vinrent contre lui ; il y avait bien cinq cents Cfievaliers français et grand nombre de gens du pays à pied. Ils lui présentèrent la bataille. Il fit sortir les cent cinquante chevaux armés qui se trouvaient dans les galères, et les disposa pour le combat. Dieu accorda une telle victoire à l'a- miral, que les Français et les gens du pays furent

(laftS) DE ItAMOW MUNTANRIt. 2y

tons pris ou tués. Dès lors la Marée fut dépeuplée d'hommes propres à la défendre. De il se rendit à Clarenza ; il y mit les habitants à contribution : pois il s'éloigna et alla ravager et piller la cité dePatras, Xifellonie (Céphalonie), le duché1 et tonte l'île de Corfou qu'il avait jadis pillée. Il vint dans la Fouille , aborda à Brindes, il fut sur le point d'être surpris, car le jour qui précéda celui de son arrivée , il y avait passé une nom- breuse chevalerie française , ayant pour chef l'Es- tandar , qui était venue pour garder la ville et la contrée contre En Berangerd'Entença, qui occupait Otrante et parcourait tout ce pays. Mais comme il débarquait avec ses troupes , la cavalerie sortit vers Sainte-Marie de Brindes.

L'amiral voyant tant de cavalerie, composée de plus de sept cents chevaux français ^ se crut trahi ; il se recommanda à Dieu , réunit son inonde et fondit sur eux avec une telle violence , qu'il les fit rétrograder vers la cité, et les poursui- vit jusqu'au pont de Brindes ^ on vit en dedans et en dehors, les plus belles charges de cavalerie.

Les almogavares voyant cette mêlée , et s'aper- cevant que les Français tenaient ferme , coupèrent leurs lances par le milieu , et se jetèrent au milieu d'eux, éventrant les chevaux et tuant les cavaliers. Que puis- je vous dire? Ils se rendirent maîtres du pont, et seraient entrés arec eux, si le cheval de l'amiral n'eût été tué.

i . Le duché i\e Naxos.

3a CHRONIQUE (ia65)

Après avoir réglé ces choses , et les troupes étant réunies à Péralade , il enÇra en Roussillon.. Arrivé à Vélo , il apprit qu'il n'y avait point pénétre d'étrangers. Il alla à Collioure par les sentiers de la montagne, et ensuite en Lampourdan. Je dois vous dire ici que les gens du Languedoc avaient bien résolu d'entrer en Catalogne ; mais lorsqu'ils surent que le roi était en Roussillon , ils s'en Re- tournèrent chacun chez eux.

CHAPITRE CLXI.

Gomment le roi En Alphonse cTArragon fit une joute à Fiçuières de deux cents contre deux cents ; et comment il combattit contre le vi- comte de Rocabarti et En Gilbert de CasteUnon.

De retour à Péralade , le roi permit à chacun de rentrer chez soi ; mais voyant qu'il ne lui était pas possible de se battre contre ses ennemis, il ordonna qu'il fût fait une joute à Figuières. Il y eut quatre cents combattants , savoir deux cents avec En Gilbert de Castellnou et le vicomte de Rocaberti, qui étaient les chefs de l'autre parti. Il y eut les plus belles fêtes et les plus beaux tournois qu'on eût vu depuis le roi Artus.

Après ces fêtes , le roi revint à Barcelonne. On voyait chaque jour des tables rondes et des tour- nois. On faisait des jeux militaires et autres , et des réjouissances; et tout le monde ne faisait que s'amuser , danser et se divertir.

(»K) DE RAMON MUNTANER. 53

ari

CHAPITRE CLXII.

le roi En Alphonse d'Arragon reçut des messagers du pape et des rois de France et d'Angleterre, qui rengageaient à faire la paix , et le priaient de rendre la liberté an roi Charles, prisonnier.

Taudis qu'on se livrait ainsi à la joie, messire Boni- face de Salamandrana vint au seigneur roi de la part du pape , le priant de faire la paix , et le foi de France de même; car il désirait que le roi Charles, prisonnier , fut mis en liberté et épousât sa fille.

En même temps , messire Jean d'Agrilli ( de Grailly) vint à Barcelonne de la part du roi d'An- gleterre Edouard , qui lui proposait un mariage : savoir que le roi d'Arragon épousât sa fille , lui promettant d'intervenir entre lui, la sainte église de Borne , le roi de France et le roi Charles , pour lui faire obtenir une paix avantageuse.

Lorsque messire Boniface et messire Jean d'Agrilli ( de Grailly ) , eurent chacun connais- sance du message de l'autre , ils se réunirent, Messire Boniface vit que le roi d'Arragon pré- férait les propositions du roi d'Angleterre à celles da roi Charles ; il pensa qu'il n'y avait que cette voie pour parvenir à délivrer le roi Charles et ob- tenir la paix. Il s'unit donc avec messire d'Agrilli, pour traiter du mariage de la fille du roi d' An- gleterre. Je vous dirai que les propositions se

34 CHRONIQUE (i»86)

traitèrent de tant de manières , qu'il serait trop long de vous en rendre compte. Enfin messire Boniface et messire Jean d'Agrilli convinrent : que le premier retournerait vers le pape et vers le roi de France , et messire Jean .vers le roi d'Angleterre ; qu'ils diraient ce qu'ils avaient fait, et ce qu'ils pou vaienffaire; et qu'à un jour désigné , ils se trouveraient l'un et l'autre à Toulouse, pour se communiquer mutuellement les réponses qu'ils auraient reçues. Ils prirent congé du roi , et allè- rent où ils étaient convenus.

Je quitte les envoyés , qui vont leur chemin , et vais de nouveau vous" entretenir du roi de Sicile.

CHAPITRE CLXIII.

Comment le roi En Jacques de Silice résolut de passer en Calabreet dans la principauté' avec toutes ses forces et de conquérir Naples et Gaëte.

L'amiral, de retour à Naples, comme vous l'avez vu , fit mettre en état toutes les galères. Un jour y le roi de Sicile fit appeler l'amiral et tout son conseil , et leur dit : « Barons , nous avons » pensé que nous ferions bien d'armer quatre- » vingts corps de galères , et de marcher en per- » sonne à la tête de mille chevaux armés , et de » trente mille almogavares sur Naples, pour » la prendre. Faisons tous noseffbrts pour conquérir

(i»K) DE RAMON MUNTÀNEIU 35

n N^ples , pendant que le roi Charles est prison- b nier en Catalogne. Si nous ne pouvons prendre » Naples, nous irons mettre le siège devant Gaëte , » qui . nous vaudra encore mieux que Naples. » L'amiral et tous les autres approuvèrent le projet du roi, et chacun se disposa au départ. L'amiral fit arborer sa bannière , et le roi fit inscrire tous ceux qui devaient marcher avec lui. Après quoi , le roi convoqua las cortès à Messine, et il donna rendez-vous, à jour fixe , à Meésine, aux Riches-Hommes, chevaliers, et syndics des cités et des villes de toute la Sicile et de la Calabre. Ce même jour , la reine s'y trouva avec le roi et l'infant En Frédéric ; et on se réunit à l'église de Sainte-Marie-la-Neuve. Le roi fit un très beau discours , et dit qu'il voulait aller dans la princi- pauté ; qu'il leur laissait la reine pour maîtresse , en son lieu et place ; qu'il laissait aussi l'infant En Frédéric qui , avec le secours du conseil qu'il lui avait choisi, devait régir et gouverner tout le royaume ; qu'il leur ordonnait de le regardei comme un autre lui-même. Ayant dit cela , et bien d'autres choses , il s'assit. Les barons de ses terres se levèrent, et dirent qu'ils étaient prêts à faire tout ce qu'il avait ordonné. Les chevaliers, les citoyens et homnjes des villes dirent la même chose. Après quoi le conseil se sépara. Peu de jours après , le roi passa en Calabre avec ses troupes. L'amiral, de son côté, réuuitles galères et au- tres navires , vaisseaux et barques pour porter les

3.

36 CHRONIQUE («»W>

provisions et autres objets nécessaires. Quand tout fut préparé , l'amiral partit de Messine avec la flotte, et se rendit en Calabre, au palais de Saint- Martin , se trouvait le roi/avec la cavalerie qui s'y était rendue de Sicile, ainsi que les Riches- Hommes et les almogavares qu'il avait fait venir de la Calabre. Tous furent réunis au jour désigné. Le roi rejoignit son armée, et prit la route de la principauté, sous la sauve-garde de Dieu. Je cesse de vous parler de lui, et reviens à ses ennemis.

CHAPITRE CLXIV.

Comment le comte d'Artois , instruit do grand armement qui se pré- parait en Sicile , vint avec tontes ses forces, et avec les secours do pape , à Naples et a Salerne.J

Les ennemis ayant appris les préparatifs qui se faisaient en Sicile, pensèrent que tout cela était des- tiné à attaquer Naples etSalerne. Le comte d'Artois et beaucoup de barons du royaume du roi Charles vinrent à Naples et à Salerne avec toutes leurs forces. Ils avaient une nombreuse cavalerie. Le pape avait fourni de grands secours en hommes et en argent. Ils renforcèrent ces deux cités, de sorte qu'elles ne pouvaient être prises , à moins qu'ils ne fussent tous exterminés. Mais revenons au roi de Sicile qui , après s'être embarqué , alla visiter toutes les places jusqu'à Castell-Àbat , à

(n86) DE RAMON MONTAHER. ?)J

trente-trois milles de Salerne , comme je l'ai déjà remarqué.

aaa»

CHAPITRE CLXV.

Comment le roi En Jacquet de Silice alla à Salerne, et commentPamiral côtojales plages de Mal fi , enleva tons les navires du port de Naples , et assiégea Gaëte. -.'•

i"

Ayawt visité Gastell -Abat, il prit la route de Sa- lerne, Les habitants sortirent en si grand nombre qu'on eut dit que tout le monde était dehors de la ville . L'amiral mit poupe en terre en face de la cité ; et , au moyen des batistes , il y causa de grands dommages. Ils y demeurèrent ce jour et la nuit suivante ; le lendemain ils s'éloignèrent et allèrent longeant la côte de M al fi. L'amiral fit débarquer des almogavares, qui ravagèrent et brûlèrent beau- coup d'endroils qu'on avait rétablis depuis qu'ils avaient été détruits par En Béranger de Sarria. Ils allèrent ensuite à Naples. A leur approche on enten- dit retentir les cloches et on vit accourir la cava- lerie. C'était une merveille de voir la multitude réu- nie sur le rivage; mais tous ces gens, nila cavalerie n'empêchèrent pas l'amiral d'enlever tout ce qu'il y avait de barques ou vaisseaux dans le port.

Ils restèrent trois jours devant la ville, puis se rendirent à Ischie. Ils descendirent et reconnurent la ville et le château, que l'amiral prisa beaucoup

38 CHtlONIQUfi (1986)

quand ill'eut reconnu. D'Ischie, il se rendit àGaëte ; il fit débarquer hommes et chevaux ; il mit le siège devant la ville par terre et par mer ; il fit dresser trois trebuchets qui lançaient tous les jours leurs traits dans la ville; ils s'en serait emparé, si deux jours avant, mille hommes à cheval des trou- pes du roi Charles n'y fussent entrés , ce qui fortifia la cité.

Le siège fut poussé avec force , et la cité fut si maltraitée que ses défenseurs eurent bien des maux à souffrir. Les gens du roi de Sicile par- couraient tous les jours cette contrée , pénétrant jusqu'à la distance de trois et quatre journées , em- menant les plus beaux chevaux du monde , ainsi que des personnes et des effets , de l'or et de l'ar- gent. Ils brûlaient et ravageaient les villes et les métairies , et amenaient tant de bétail à l'armée , que souvent on tuait un bœuf pour la peau , ou quelquefois même pour en retirer le foie. Enfin , ils avaient telle abondance de viandes , qu'il y avait de quoi s'étonner comment la terre pouvait four- nir autant de bétail qu'en consommait l'armée.

Laissons le roi de Sicile au siège de Gaëte , et parlons du roi d'Arragon.

(i*86) DB RAMOM MUHTAHER. 39

CHAPITRE CLXVI.

Comment le seigneur roi En Alphonse cTArragon eut une entrerne avec le roi d'Angleterre > dont il épousa la fille ; et des grandes fêtes y jeux et danses qui eurent liaa.

**■

Messire Boniface et messire Jean d'Agrilli ( de Grailli ) ayant quitté le roi d' Arragon , se rendirent chacun aux lieux convenus : l'un se ren- dit auprès du pape, l'autre alla trouver le roi d'An- gleterre et le roi de France , et ils conduisirent leur projet à bonne fin*

Le roi d'Arragon eut une entrevue avec le roi d'Angleterre , à Oleron , ville de la Gascogne ; au jour fixé y le roi d'Angleterre s'y trouva, avec la reine sa femme et l'infante sa fille. Le roi d'Ar- ragon et l'infant En Pierre,'s*y trouvèrent aussi avec une nombreuse suite de Riches-Hommes, de che- valiers , de citoyens et hommes des villes , tous richement vêtus et couverts de brillantes armures. Messire Boniface de Salamandrana , et messire Jean d' Agrilli , y furent également .

La fête que le roi d'Angleterre donna au roi d'Ar- ragon , à l'infant En Pierre et à leur suite, fut très belle. Que vous dirai-je?il se passa huit jours avant qu'on s'occupât d'aucune affaire ; mais dès que la fête fut terminée, on entra en pour-parler . Enfin, le roi d'Arragon prit pour femme l'infante fille du roi

4o CHRONIQUE (i»86)

d'Angleterre, la plus belle et la plus aimable personne du monde 1 . Quand on eut fait les épou- sailles, la fête recommença de plus belle. Le roi d'Arragon fit dresser un mât très élevé , et à plu- sieurs reprises il lança trois traits , d'une manière si adroite, que les Anglais et autres, ainsi que tou- tes les dames , en étaient émerveillés; ensuite on^fit des tournois , des combats , des tables rondes. Enfin , on voyait danser les chevaliers avec les da- mes ; les rois mêmes avec les reines et avec des comtesses et autres grandes dames. L'infant et les Riches-Hommes des deux nations dansèrent aussi. Cette fête dura un mois ; un jour le roi d'Arragon dînait avec le roi d'Angleterre , et une autre fois le roi d'Angleterre allait dîner chez le roi d'Arragon .

CHAPITRE CLXVIL

Comment le roi d'Angleterre traita de la liberté du roi Charles ; et , comment étant encore en prison , ledit roi Charles eut une vision qai lui indiquait le lieu jjft il devait chercher le corps de sainte Marie- Magdeleine , qu'il trouva en effet dans le lieu désigne par celte vision.

K la fin de toutes ces fêtes, le roi'd'Aûgleterre se reunit avec le roi d'Arragon , messire Boni- face de Salamandrina , et messire Jean d'Agrilli, ponr traiter de la liberté du roi Charles. On parla

i. Éléonore , fille d'Edouard I". (Voyez Ryiner Focdera , à l'année 1287. )

(1*7) DB RAMON MUNTANER. 41

beaucoup à ce sujet de part et d'autre, et pour et contre. Mais la conclusion fut qu'on donnerait sur le champ au roi d' Arragon mille marcs d'argent , que le roi d'Angleterre prêta au roi Charles ; il fut convenu que le roi Charles sortirait de prison , et qu'il jurerait, sur sa parole royale, qu'il aurait, dans entérine fixé, arrangé la paix entre l'église et le roi de France , qu'il négocierait pour la même raison avec le roi d' Arragon et le roi de Sifcile , et que jus- qu'à ce temps le roi Charles donnerait trois de ses fils en otage, ainsi que vingt fils de Riches-Hommes. Le roi d'Angleterre se rendit garant de toutes ces conditions * Le roi d'Arragon consentit à cela, par amitié pour son beau-père le roi d'Angleterre, et le roi Charles sortit aussitôt de prison 2. Bien des personnes prétendirent que le roi Charles , dès qu'il serait libre , ne se ferait remplacer par aucun de sesenfants ; mais ceux-là ne disaient pas bien , car ce roi Charles II , qui était prisonnier du roi d'Arragon, fut un excellent prince ,et dps plus loyaux. Il y pa- rut même très bien par la faveur que lui fit Dieu de lui envoyer une vision par laquelle il lui indi- quait le lieu de la Provence , il devait chercher le corps de sainte Marie-Madeleine. Dans le lieu désigné par la vision , à plus de vingt lances sous

i. Voyez Ryraer Fœdera, à l'année 1087. 1. A la fin d'octobre ri 88.

*■•

l\2 CHRONIQUE (i*8)

terre, il trouva le corps de la sainte. On peut bien croire que, s'il n'eût été juste et bon , Dieu ne lui aurait point fait cette révélation.

Après avoir recouvré sa liberté , il alla avec le roi de Majorque, qui lui rendit de grands hon- neurs à Perpignan. Mais je laisse le roi Charles, et vais vous parler des rois d'Ârragon et d'A ngleterre»

CHAPITRE CLXVIII.

Comment le —*gn+m rot En Alphonse d'Arragon partit «TOteroo , ac- compagné du roi d'Angleterre ; et comment le roi Charles eut une entrevue avec le roi de Majorque et le roi de France.

Toutes ces choses terminées , le roi d'Arragon partit d'Oléron , prit congé de la reine d'Angle- terre, et de l'infante reine, sa femme et fiancée. Au départ, on se fit mutuellement bien des cadeaux. Le roi d'Angleterre suivit le roi d'Arragon jusqu'en son royaume; ils prirent congé l'un de l'autre, comme feraient un père et un fils , et chacun re- tourna dans ses terres.

Quand le roi Charles eut vu le roi de Majorque, il alla trouver le roi d'Angleterre, et lui rendit grâce de ce qu'il avait fait pour lui. Avant de le quitter, il lui remboursâtes cent millemarcsd'argentqu'ilavait comptés pour lui au roi d'Arragon. Le roi d'An- gleterre le pria d 'envoyer au roi d'Arragon les ota- ges qu'il avait promis en son nom. Celui-ci assura

#

11*8) DE fiAMON MONTANER. /fi

qu'il n'y manquerait pour rien au monde* Ils prirent ensuite mutuellement congé l'un de l'autre. Le roi d'Angleterre de retour chez lui , s'occupa de la paix entre la sainte église , le roi de France et le roi d'Arragon, son gendre.

Je laisse le roi d'Angleterre , et reviens au roi Gharles,retourné en Provence pour remplir les pro- messes qu'il avait faites au roi d'Angleterre.

CHAPITRE CLXIX.

Comment le roi Charles envoya ses trois fils arec vingt enfants des nobles de Provence , pour otages , an roi d'Arragon ; et comment , avant appris qae le roi de Sicile faisait le siège de Gaëte , il demanda des secoars an roi de France et an Saint-Père.

Il avait à Marseille deux de ses fils, savoir : Mon- seigneur En Louis, et monseigneur En Raimond Bé- ranger, qui était son cinquième fils ; il lesen voj a tous les deux, et vi agi filsde gentilshommes de Provence, au roi d'Arragon , à Barcelonne , pour le rempla- cer en sa captivité. Le roi d'Arragon les reçut et les envoya à Ciurana^ ils lurent gardés comme aie roi Charles y eût été lui-même. Le roi Charles, après avoir fait tout ce à quoi il s'était engagé , alla en France et demanda au roi des secours en cavalerie , parce qu'il avait appris que le roi de Sicile faisait le siège de Gaëte. Le roi de France lui accorda ce qu'il lui demandait , tant en troupes

44 CHRONIQUE (ia&9

qu'en argent. Il partit de France avec une nom- breuse cavalerie, et alla trouver le pape, à qui il demanda aussi des secours qui lui furent accordés ; et avec ces forces il vint à Gaëte. Là, se rendit son fils aîné Charles Martel, avec de très grandes forces.

Le rassemblement fut très considérable. Si l'ami- ral et les autres seigneurs qui étaient auprès du roi, y eussent consenti , il leur aurait certainement présenté la bataille ; mais ils ne voulurent point le permettre, et se fortifièrent tant qu'ils purent dans leurs positions. Le roi Charles assiégea le roi de Sicile , qui, de son côté tenait la ville assiégée, et tirait dessus avec ses trébuchets , et la ville lui ripostait.

Le roi Charles faisait aussi jouer ses machines contre le roi de Sicile, qui en faisait citant contre son ennemi. Tous les jours les hommes du roi de Sicile se battaient contre ceux de la voie et coatre ceux du roi Charles ; c'étaient des prodiges. Gela dura long- temps. Le roi Charles vit que cette position lui tournait à mal ; que le roi de Sicile finirait par s'emparer de la ville , et que dans ce cas toute la principauté et Ja terre de Labour seraient perdues; il fit en conséquence proposer une trêve au roi de Sicile, et le lui manda par ses envoyés. Il lui écri- vit qu'il réclamait une trêve pour un temps ; qu'il lui déclarait qu'il l'assiégeait contre l'aveu de sa conscience , puisqu'il avait promis sur serment au roi d'Arragon , que, dès qu'il serait en liberté , il ferait tousses efforts pour avoir avec lui bonne paix

&) DB RAMON MUNTANER. 45

amitié; qu'il était dans l'intention de remplir sa ■omesse , si Dieu lui faisait la grâce de le laisser ire; et que la trêve serait plus propice que la lierre pour traiter de la paix. Le roi de Sicile ayant pris connaissance de ces ^positions , et sachant que ce que le roi Charles sait était vrai, n'ignorant pas aussi quelles aient les vertus du rorCharles , et qu'il traiterait 5 la paix avec bonne foi, si une trêve avait lieu , xorda la trêve ; il fut convenu que le roi Char- s se retirerait, et qu'après son départ le roi de icOe se rembarquerait avec tout son monde. Ainsi, roi Charles alla à Naples avec son armée , âpres Dût le roi de Sicile fit son embarquement à son se el vint en Sicile , à Messine , on lui fit de elles fêtes. L'amiral désarma ses galères. Ensuite 5 roi de Sicile alla visiter ses royaumes et toute t Calabre ; l'amiral l'accompagna ; ils s'amusè- ent, chassèrent et conservèrent long-temps tout le ajs en paix et en grande justice. Je les quitte our vous parler du roi d'Àrragon.

46 CHRONIQUE (»»88)

CHAPITRE GLXX.

Comment le seigneur roi En Alphonse d'Arragon se mit en tète de conquërir Minorque, et le fît dire à son frère le roi de Sicile , ainsi qu'à l'amiral En Roger de Loria , pour rengager à venir arec qua- rante galères armées; et comment il vint et alla conquérir Majorque.

Lb roi d'Arragon y parti cTOléron et revenu dans ses terres , pensa qu'il était honteux pour lui , que l'île de Minorque fut possédée par les Sarrazins ; qh'il devait donc les en chasser , et en faire la con- quête; qu'il fallait assister en cela son oncle le roi de Majorque ; et qu'il lui convenait mieux de faire ha- biter l'île de Minorque par des chrétiens , que d'y laisser des Sarrazins.il envoya aussitôt des messagers àuMoxerifdeMinorque,pourluidired'évacuer cette île , car autrement il pouvait l'assurer qu'il l'enchâs- serait^ lui et ses gens. Le Moxerif lui répondit assez froidement. Le roi pensa alors qu'il vengerait le roi son pèrede la trahison qu'il avait éprouvée, quand le Moxerif avait publié le voyage que ce roi allait faire en Barbarie , ce qui causa la mort de Bugron, et lui fit perdre Constantine, ainsi qu'on l'a vu ci-devant. Il lit partir des envoyés pour son frère le roi de Si- cile , le priant de lui expédier l'amiral avec qua- rante galères armées , qu'il destinait pour aller à Minorque. Il écrivit à l'amiral de se hâter, et de $e rendre à Barcelonne avec les galères.

(1988) DB RAMON MUNTANER. 4 7

Ce qu'il avait fait dire à son frère et à l'amiral fut exécuté. L'amiral arma les quarante galères, et vint à Barcelonne ; il y fut à la Toussaint. Il trouva le roi qui avait disposé la cavalerie et l'almogavarerie qui devaient passer avec lui. Il y avait bien cinq cents bons cavaliers armés , et trente mille almogavares. Ils s'embarquèrent à Salon , et allèrent de à la cité de Majorque , ils se trouvèrent quinze jours avant Noël. L'hiver fat si rude par les venls , la pluie et les bourasques, qu'on n'en vit jamais de pareil. Que vousdirai-je ? il fat si rigoureux, que des hommes qui étaient dans des galiotes , à la mer de Tana , perdirent l'extrémité des doigts.

Je veux vous dire un miracle qui eut lieu pen- dant ce mauvais temps, miracle qfte j'ai vu , aussi bien que chacun. Je veux le raconter, afin que tout homme évite la colère de Dieu.

CHAPITRE CLXXI.

Il raconte le grand miracle qui eut lien, à l'occasion d'un almogavare de Sagorp , qui voulut manger de la viande la veille de Noël.

Il est très certain, que vingt almogavares qui étaient de Sagorp, ou des environs, étant à l'auberge du porche de Saint-Nicolas de Portopi , allèrent , la veille de Noël au nombre de dix,enleverdes bestiaux, qu'ils mangèrent le jour de Noël. Ils apportèrent

48 CHRONIQUE (»>»8)

quatre moutons, les firent écorcher, et les suspendi- rent au porche. L'un de ces gens, qui avait joué et perdu , prit, dans sa colère, un quartier de mouton, et le mit à la broche. La coutume des Catalans est que la veille de Noël tout le monde jeûne et ne mange qu'à la nuit. Ces almogavares allèrent chercher des choux , des poissons et des fruits , pour manger. Etant arrivés, le soir, à l'auberge du porche Saint-Nicolas de Portopi, ils virent , au- près du feu ils devaient prendre leur repas , ce quartier de mouton à la broche. Ils en furent étonnés et s'en fâchèrent , demandant quel était celui qui avait mis ce quartier de mouton au feu. Celui qui l'avait fait, dit que c'était lui. « Pour- » quoi cela y dirent- ils ? Parce que je veux , ré- » pliqua-t-il,cette nuit même, manger de la viande, » au déshonneur de la fête de demain ! »

Ceux-ci le réprimandèrent , et pensèrent que, bien qu'il le dît , il n'en ferait rien. Ils apprêtèrent leur souper et mirent la table. L'autre plaça une petite table de l'autre côté du feu, et s'assit de- vant. Ses compagnons se mirent à plaisanter et à rire , croyant qu'il badinait ; mais étant tous assis et commençant à manger , celui-ci , prit son quar- tier de mouton, le mit devant lui , le découpa, et dit : « Je vais manger de la viande au déshonneur » de la fête de cette nuit et de demain. » Mais au premier morceau qu'il mit à la bouche , il lui apparut un homme d'une taille si prodigieuse, que sa télé atteignait le toit du porche. Ce fantôme

{i*33) DB RAMON MUNTÀNER. 49

loi donna mn tel coup , avec sa main pleine de cendres , qu'il fut renversé par terre. Et quand il fut renversé, il s'écria trois fois : « Sainte-Marie , » ayez pitié de moi ! » Il resta comme mort , per- dus de tous ses membres , et il cessa de voir. Ses amis le relevèrent et retendirent sur une couver- ture , il resta comme mort jusqu'à minuit. Au chant du coq , il recouvra la parole , et demanda les secours de l'église. Le prêtre de l'église de Saint-Nicolas vint à lui; et il se confessa très dé- votement. Le matin du jour de Noël , à sa prière instante , on le porta à l'église de Sainte-Marie de Majorque. Il se fit placer devant l'autel tout le monde venait le voir. Il était si faible , qu'il ne pouvait faire usage d'aucun de ses membres. Il avait entièrement perdu la vue. Il conjurait , en pleurant, le peuple de prier Dieu pour lui. Il confessait devant tout le monde ses péchés, ses fautes et sa contrition , et témoignait la plus vive douleur. Hommes et femmes en avaient pitié.

Il fui ordonné , dans ladite église cathédrale , de dire chaque jour le Salve Regina , jusqu'à ce qu'il fût mort ou guéri. Celadura jusqu'au dimanche suivant, que la cathédrale était pleine de monde. Quand le prédicateur eut fini son sermon , il en- gagea tout le peuple à prier sainte Marie de vou- loir bien implorer son cher fils , qu'en cette sainte journée il lit un miracle en faveur de ce pécheur. Il dit à tous de s'agenouiller, pendant que les prêtres chanteraient le Sahe Regina. A peine

CnBONiQUES. T. VI. R. Mkrtakeiu//. 4

f>0 CHRONIQUE (i*88)

i'eut-on entonné , que l'homme poussa un grand cri, et tout ses membres se disloquèrent et se mi- rent en un tel mouvement, que six personnes avaient peine à le retenir. A la fin du Salve Regûia, tous ses os firent entendre un grand craquement ; et en présence de tout le peuple , il Recouvra la vue , et ses membres reprirent leur place et leurs mouvements ordinaires ; et lui et tout le peuple ren- dirent grâces à Dieu d'un si grand miracle. Ce pauvre homme s'en retourna ainsi chez lui sain et droit.

0 vous tous qui entendrez raconter ce miracle si public , si manifeste* , faites-en votre profit, re- doutez le pouvoir de Dieu , et tâchez de bien faire. Gardez-vous de rien tenter de fait ni de paroles , contre le nom de Dieu ,. madame sainte Marie , les benoîts saints et sain te6, et les fêtes ordonnées par la sainte église romaine.

CHAPITRE CLXXII.

Gomment une grande tempête accueillit le roi <T Arragon et sa flotte , au moment il .allait conquérir Minorque ; comme il conquit tout Me et de quelle manière 5 et comment , en s'en retournant en Sicile, il fut encore battu de la tempête ; et de sa course j usqu'à Trapana.

Jb reviens au roi d'Arragon, qui , ayant célébré les fètesjde la Noël en la cité de Majorque , fit em- barquer ses troupes et prit la route de Minorque. Le roi étant en mer à vingt milles, et non loin de

(ia8S) DB RAMOH MUHTANER. 5l

Minarque , une grande tempête survint. La flotte se sépara de lui , de sorte qu'il arriva avec vingt galères seulement tu port de Mahon.

Le moxerif de Minorquë , qui s'était préparé à la défense, alla à sa rencontre, avec de grands secours qui lui étaient arrivés de Barbarie. Il avait bien cinq cents hommes à cheval et quarante mille hommes de pied. Le roi était échelonné^vec les ga- lères, sur la terre, dans l'île àe$ Lapins. La fortune voulut qu'aucun df s Siens ne pût y arriver de huit jours. Le temps devint plus doux, et alors les galères arrivaient par deux et par trois au port de Mahon , y abordant comme elles pouvaient. »

Lorsque le roi vit qu'il y avait deux cents che- vaux d'arrivés, il les fit débarquer, et toutes les troupes prirent terre. Le moxerif voyant ces Forces, alla au château de Mahon , il réunit toutes les siennes.

Le roi, qui avait déjà quatre cents chevaux d'ar- rivés, et une partie des almogavares, dit à l'a- miral , et aux autres Riches-Hommes qui se trou- vaient là, qu'il ne voulait plus attendre de nouvelles troupes. L'amiral et les autres le conjurèrent de changer de résolution , et d'attendre du moins tous ses chevaliers. Il dit qu'on était en hiver , et que les galères souffriraient beaucoup ; que d'ailleurs, il ne voulait pas attendre plus long-temps , et qu'il fallait aller à la rencontre du moxerif.

Celui-ci arriva en ordre de bataille dans une belle plaine , près du château de Mahon. Quand \o%

4.

52 CHRONIQIJB (12S8)

armées furent en présence , le roi chargea avec tout son monde. Le moxerif en fit autant contre le roi. La bataille fut terrible ; car les habitants de l'île 'étaient braves. Il y avait aussi de bonnes troupes turques, que le moxerif avait à sa solde. La bataille fut si terrible, que chacun avait assez à faire; mais le seigneur roi, qui était un des meilleurs chevaliers du monde, chevauchait et , et tout cavalier qu'il pouvait atteindre était abattu ; si bien que toutes ses armes furent brisées , à l'exception de la massue, dont il se servait si vigoureusement , que nul n'aimait à se trouver devant lui. Enfin , par la grâce de Dieu , et par ses prouesses et celles de ses troupes, il remporta la victoire. Le moxerif prit la fuite, et s'enferma dans le château avec vingt de ses parents. Tous les autres furent tués.

Le roi fit lever le camp à son monde , et alla mettre le siège devant le château le moxerif était entré. Dans l'intervalle , le reste de la flotte du roi était arrivé. Le moxerif, voyant les forces considérables du roi , lui envoya des messagers pour demander grâce et merci , le priant de lui permettre de se retirer en Barbarie, avec ses vingt parents, leurs femmes et leurs enfants, n'emportant avec eux que leurs vêtements et des vivres jusqu'au lieu de leur destination , et qu'il lui remettrait le château , la ville et la citadelle.

Le roi voyant que, sans autre opposition , il pou- vait ainsi se rendre maître de l'île entière, lui ac- corda sa demande. Le moxerif lui remit le châ-

(1388) DE RAMON MUFITAKBR. 53

leau , la ville et la citadelle ainsi que tous les au- tres lieux de File , et lui livra tous les trésors qu'il possédait. Le roi luf donna un navire qu'il nolisa de Génois , enfrcs par hasard au port de Mahon , pour aller charger du sel à Yviça. Le moxerif fut placé sur ce navire avec environ cent personnes , hommes 9 femmes ou enfants. Le roi paya le na- vire , et y fit mettre des provisions suffisantes y mais il sortit si mal à propos du port , qu'avant d'arri- ver en Barbarie, la fortune lui fut contraire ; il se brisa , et tous les individus périrent. Vous voyez bien par «que lorsque Dieu veut détruire une nation, il le fait bien promptement ; gardons- nous donc de sa colère. Examinez comme laroue de la fortune tourna tout à coup d'une manière défavorable au moxerif et à sa race, qui avait gou- verné cette île pendant plus de mille an s.

Quand le roi eut fait partir le moxerif, il se rendit à la citadelle ; il prit toutes les femmes et les enfants , ainsi que le petit nombre d'hommes qui avaient survéeu à la bataille. Les hommes, femmes ou enfants de toute l'île, qui furent enlevés r s'é- levèrent à quarante mille. Il chargea En Raimond Galbet de Lerida de les faire vendre : il lui fut adjoint d'autres personnes pour cela. Une grande partie furent envoyés à Majorque, et ensuite en Sicile , en Catalogne et ailleurs ; et dans chaque heu les personnes et les effets furent vendus publi- quement à l'encan. Après cela, le roi ordonna de construire, au port Mahon T une ville entourée

54 CHRONIQUE (ia88)

de bonnes murailles. Il plaça comme lieutenant de l'île En Pierre de Lebia , honorable citoyen de Valence , et l'autorisa à peupler l'île de Catalans, tous braves gens. Il le fit ainsi; et elle est aujourd'hui peuplée de bons Catalans, et il n'y a pas de pays mieux habité que celui-là.

Le roi ayant donné ses ordres, placé ses offi- ciers dans toute l'fle , et laissé a En Pierre de Lebia , homme sage et avisé , le soin de peupler le pays, il vint de Minorque à Majorque, on célébra sa bien venue par de belles fêtes. Il visita l'île avec l'amiral et En Galcerap d'Anglesola , et autres Riches-Hommes. Il partit ensuite de Ma- jorque et envoya toute la flotte avec l'amiral en Catalogne. Le roi retourna à Yvica avec quatre galères. On lui fit beaucoup de fêtes ; il y demeura quatre jours; il alla ensuite en Catalogne , prit terre à Salon et se rendit à Barcelonne , il re- trouva la flotte.

L'amiral prit congé du roi et revint en Sicile. Il éprouva dans ce voyage une telle tempête, dans le golfe de Lyon, que toutes ses galères furent dis- persées. Les unes allèrent en Barbarie, d'autres dans la principauté , et l'amiral fut en grand dan- ger ; mais avec l'aide de Dieu , qui l'avait souvent secouru, il parvint sain et sauf à Trapana. Peu de jours après, il recouvra toutes ses galènes.

Lorsqu'elles furent à Trapana , il se transporta à Messine , il retrouva le roi et tout son monde; on lui fit fête. Il désarma à Messine et suivit la

t**&>) DE RAMON MUNTANBR. 55

cour du roi. Le roi de Sicile ne faisait rien qu'il ne le lui confiât. Ils vécurent dans la joie et les plai- sirs, parcourant la Càïabre et la principauté de Tarente» Mais je reviens au roi d'Arragon.

CHAPITRE CLXXIII.

Gomment le roi En Alphonse- fit partir dét envoyés pour Tarascon,. pour traiter de la paix avec le roi Charles j de la paix qui s'y fit ; comment le roi d'Arragon s'y étant intéressé , elle fut très honorable pour le roi de Sicile; et comment le roi En Alphonse fat malade d'une éruption.

Le roi revenu à Barcelonne, on lui fit de belles et honorables fêtes, alla visiter tout son royaume. Il vit dans l'Arragon don Alphonse de Gastille et don Ferdinand son frère, et leur fit de grands présents. Il les trouva sur un bon pied, pous- sant la guerre contre leur oncle et gagnant tous les jours du terrain. Il visita toutes les frontières. Il lui arriva des envoyés du pape, du roi de France et du roi d'Angleterre, pour traiter de la p$ix avec lui. Le roi d'Angleterre conduisait cette négo- ciation , parce qu'il désirait que l'année suivante le mariage entre sa fille et le roi d'Arragon eût lieu. Ainsi il poussait la chose de son mieux. Le roi Charles agissait suivant qu'il s'y était engagé.

Enfin le roi Charles et le roi d'Angleterre firent tant , que le pape envoya à Tarascon , en Provence,

56 CHRONIQUE f*a<)0

un cardinal avec le roi Charles , pour traiter de la paix avec le roi d'Arragon. Arrivés à Tarascoo, ils dépéchèrent des messagers au roi d'Arragon, pour l'engager à envoyer des représentants pour faire la paix. Le roi vint sur cela à Barcelonne. Il convoqua ses cortès , et fit dire à chacun de se rendre à un jour désigné à Barcelonne ; ce qui eut lieu.

Les cortès étant réunies et assemblées au palais du roi , il leur exposa comme quoi le roi Charles et le cardinal , arrivés à Tarascon , lui avaient de- mandé d'envoyer des messagers, afin de traiter de la paix, mais qu'il ne voulait rien faire sans avoir consulté ses barons, chevaliers, citoyens, hommes des villes, pour savoir qui devait y aller et avec quels pouvoirs, afin que ce qui serait traité par les envoyés fût tenu pour bon et valable par le roi et tous les autres.

Avant de se séparer , on convint qu'il serait en- voyé douze personnes , savoir , deux Riches-Hom- mes , quatre chevaliers , deux prud'hommes , deux citoyens et deux bourgeois. On régla le nom- bre de compagnons et d'écuyers que chacun de- vait emmener ; ce qui fut exactement suivi. Qua- rante personnes , Riches - Hommes , chevaliers , citoyens ou bourgeois, furent chargés de diriger le tout. On ordonna que nul ne partît de Barcelonne que les envoyés ne fussent allés et revenus de Ta- rascon , afin qu'on pût savoir ce qu'ils auraient fait. Ces quarante personnes se réunissaient deux

(ia9i) DB HA MON MUNTANEft. 5j

fois le jour à la maison des prêcheurs , et exa- minaient et décidaient ce qui devait se faire. Cha- que jour ils présentaient au roi le résultat de leurs délibérations. Il arrangeait ce qui ne lui paraissait pas très bien , comme un seigneur bon et sage , plein de charité, de prudence et de justice doit le faire. Enfin les envoyés furent élus et reçurent les instructions convenables à l'honneur du roi et de ses royaumes. On leur donna copie des arti- cles , et on leur délivra les pouvoirs nécessaires.

Quand ils furent prêts , on leur donna un ma- jordome convenable à une telle ambassade. Ils par- tirent de Barcelonne ; leurs propres chevaux , ceux de leur suite , ceux de leurs compagnons et de leurs écuyers, ou des équipages , s'élevaient bien au nombre de cent. Tous les envoyés étaient des hom- mes honnêtes, bons et sages : ils arrivèrent à Tarascon. Le roi resta à Barcelonne avec toute sa cour. Il se fit des jeux et des divertissements , tel que des tables rondes, des tirs au mât, des combats , des courses , des danses de chevaliers , de citoyens et hommes des villes. Chaque corps de métiers de la cité faisait des jeux et se livrait à la joie. Chacun ne songeait qu'à se divertir et à faire ce qui pouvait être agréable à Dieu et au roi.

Les envoyés arrivés à Tarascon furent très bien accueillis par le roi Charles , par le cardinal p1 par les ambassadeurs du roi de France; m*n *rtr tout par les quatre envoyés du roi d'AnjjJUwr^.

58 CHHOMQUB («*9!)

Ceux qui seront curieux de savoir les noms des envoyés, ce que le cardinal leur dit de la part du Saint-Père, ce qu'ils répondirent, enfin tout ce qui fut fait depuis le commencement jusqu'au jour du dépaçt, peuvent consulter ce qu'en a écrit, sous le titre de Gesta, EnGalceran de Vilanova, tout est rangé par ordre, principalement ce que répondit Maymo de Castell-Auli , l'un des envoyés du roi d'Arragon. Si l'on demande pourquoi je cite plus particulièrement Maymo de Castell-Auli , je dirai que c'est parce qu'il répondit de la manière la plus noble et mieux que nul autre ; et s'il résulta quelque bien de cette ambassade, cela fut à ses discours. Je ne parle plus de leurs conférences, qui durèrent long-temps .

A la fin, ils partirent et allèrent trouver le roi à Barcelonne, et rendirent compte de leur mes- sage à toutes les cortès réunies. Le roi et son con- seil en furent très satisfaits. La paix ayant été faite sous les conditions les plus honorables pour le roi et ses peuples , ainsi que pour le roi de Sicile , le mariage du roi d'Arragon avec la fille du roi d'An- gleterre devait s'accomplir peu de temps après ; mais Dieu voulut que les choses allassent d'une manière différente de ce qui avait été résolu à Ta- rascon. Personne n'ignore que Dieu est toute droi- ture et vérité , et nul ne peut pénétrer ses desseins.

i. Voyez RymerjFa?</era à Tannée 1291 , p. 745, t. a, de la nouvelle édition.

(I39i) DE U A MON MUNTANEtl. 5()

Si quelque homme imagine eu son faible enten- dement comprendre si ce que Dieu fait doit «renir à bien ou à mal , il se trompe ; aussi ne doit-on jamais se plaindre de ce qu'il fait. Il faut donc ne point se décourager , louer Dietf et lui rendre grâ- ces de ce qu'il nous accorde.

Au milieu des fêtes de Barcelonne , et parmi les plaisirs, Dieu voulut que le roi En Alphonse tombât malade d'une éruption qui se fit au haut de sa cuisse. Il ne laissa pas pour cela de tirer au mât et de se mêler aux tournois; car il était l'un des plus ha- biles à ces exercice. Il ne fit aucun cas de cette éruption ; aussi la fièvre s' y mêla et le tourmenta pendant dix jours si violemment , qu'un autre en serait mort.

CHAPITRE CLXXIV.

Comment le seigneur roi En Alphonse d'Arragon mourut des suites d'une éruption qu'il eut au haut de la cuisse.

Sentant son mal s'aggraver, il fit son testa- ment avec le plus grand soin , tel que ne le pour- rait mieux faire aucun autre roi. Use le fit lire une première et une seconde fois , et l'écouta avec at- tention. Il laissa le royaume au roi En Jacques de Sicile, son frère, et son corps à l'ordre des frères mineurs à Barcelonne; il se confessa plu- sieurs fois avec contrition ; il reçut notre Sauveur et fut oint de l'extrême-onction. Ayant eu tous les

6o CHRONIQUE (1*91)

sacrements de la sainte église , il prit congé du monde, demanda la croix qu'il adora en répandant des larmes ; il croisa ses bras , en appuyant la croix sur sa poitrine , leva les yeux au ciel et dit : « Mon » père et Seigneur Jésus-Christ, je remets mon » âme en tes mains ». Il fit le signe de la croix, se bénit lui-même et son peuple et son royaume, et mourut , tenant la croix embrassée et faisant de saintes oraisons, Tan de Notre-Seigneur Jésus-Christ douze cent quatre-vingt-onze, le dix- huit juin- .

Si jamais on vit en une cité une grande dou- leur, ce fut bien le jour Ton perdit un si bon maître. Il fut porté , ainsi qu'il l'avait ordonné ,. en grande procession , chez les frères mineurs , oir il fut enterré. Dieu veuille, dans sa bonté , avoir son âme ! Nous ne pouvons douter qu'il ne soit avec Dieu dans son saint paradis; car il était parfaite- ment vierge, n'ayant jamais approché de femme; son désir était de se présenter tel à son épouse , et il ne se soucia jamais d'aucune autre femme.

CHAPITRE CLXXV.

Comment le comte d'Ampurieset autres Riches-Hommes forent choisis pour aller en Sicile , afin d'amener en Catalogne le roi En Jacques de Sicile,* et comment la reine sa mère , et l'infant En Frédéric son frère , forent gouverneurs et chefs de la Sicile et de la Calabre.

Quand le corps fut inhumé , on fit lecture du testament ; ensuite on arma quatre galères ; le comte d'Ampuries , d'autres Riches-Hommes^ des

(1390 DB RAMON MUJXTANER. 6l

chevaliers et citoyens furent choisis pour se ren- en Sicile > et emmener le roi En Jacques. Le comle d'Ampuries et Jes autres s'embarquèrent pour al- ler prendre en Sicile le roi En Jacques , qui devait être roi d'Arragon , de Catalogne et de Valence.

En attendant, les barons , les Riches-Hommes, citoyens et hommes des villes, chargèrent l'infant En Pierre du gouvernement des royaumes , avec le secours d'un conseil qui lui fut donné ; et cela jusqu'au moment le roi En Jacques serait arrivé en Catalogne. Et l'infant En Pierre régit le pays avec toute la sagesse d'un prince expérimenté.

Le comte d'Âmpuries et ses compagnons de ?oyage étant embarqués, ils allèrent si rapidement, tantôt par un vent , tantôt par un autre , tantôt à voiles, tantôt à rames, qu'ils prirent bientôt terre à Trapana.

Ils apprirent que la reine , le roi En Jacques et l'infant En Frédéric étaient à Messine. Quand ils y furent, ils ne baissèrent point la bannière, ils al- lèrent à la douane; ils sortirent sans pousser un seul cri ; mais quand ils furent en présence du roi, delà reine et de l'infant, le comte leur annonça en pleurant la mort du roi En Alphonse. Jamais on ne répandit plus de pleurs qu'il n'en fut versé là.

Cette grande douleur dura deux jours. Après ce temps , le comte pria le roi et la reine de convo- quer le conseil général; et sur la proclamation que fît faire le roi , le conseil se réunit à Sainte- Marie-la-Notrveile.

62 CHRONIQUE (l29l)

Le comte fit lire publiquement le testament du roi En Pierre , dans lequel était cette clause : que si le roi En Alphonse mourait sacs enfants , les royaumes d'Arragon , de Castille et de Valence devaient retourner au roi En Jacques , ainsi que je vous l'ai déjà dit.

Il fit ensuite publier le testament du roi En Al-1 phonse , qui léguait aussi ses royaumes à son frère le roi de Sicile. Ces formalités remplies, le comte et les autres envoyés requirent le roi d'aller en Catalogne, prendre possession de ses royaumes. Le roi répondit qu'il était prêt à partir ; mais qu'il avait à régler l'ordre qui devait être observé en Si- cile et en Calabre , après son départ , et qu'il se mettrait sans retard en route. Chacun fut satisfait de 5a réponse. Le roi donna ordre à l'amiral de faire armer trente galères ; ce qu'il fit. Il envoya ensuite en Calabre et dans*les autres parties de son territoire, ordre à tous les Riches-Hommes, cheva- liers , syndics de cités et de villes , de se rendre aussitôt à Messine.

Quand ils y furent réunis, il les harangua et leur dit de recevoir la reine comme gouvernante et maîtresse; et de regarder également pour chef et seigneur l'infant En Frédéric, comme si c'était lui- même , en attendant qu'on lui obéît comme on ferait à sa personne.

Tous le promirent : il les signa et les bénit, et prit congé d'eux. Chacun en pleurant lui baisa les pieds et les mains. Ils en firent autant à l'infant En

(iaoi) DE RAMON MUKTANER. 63

Frédéric; après quoi ils retournèrent chez eux en faisant éclater leurs regrets du départ du roi.

Ils avaient toute fois bien du plaisir de l'augmen- tation de sa puissance , et de voir l'excellent chef qu'il leur avait laissé dans la personne de' l'infant En Frédéric son frère.

CHAPITRE CLXXVI.

Comment le roi En Jacques d" Arrogera s'embarqua à Trapana, pour passer en Catalogne , il fit célébrer des messes pour Fàme du roi En Alphonse son frère , et à Sainte-Ctoix pour celle du *oi En Pierre son père; et comment il fut couronné à Sarragosse, et promit à don Alphonse de Castille de lui fournir des secours.

Après tous ces soin*, le roi prit congé de toutes les classes du peuple , et leur fit les mêmes recom- mandations qu'à ceux de la Calabre. Il vint à PaT terme , il avait également convoqué ses barons de Sicile , les chevaliers et les syndics des cités et des villes , et il leur parla ainsi qu'il avait fait ail- leurs. Il alla ensuite à Trapàna.

Cependant l'amiral était arrivé avec les galères. La reine et l'infant En Frédéric , et tous les barons de Sicile, s'y trouvèrent. Le roi en Jacques prit congé de la reine sa mère , qui lui donna sa béné- diction ; il prit ensuite congé de l'infant En Frédé- ric , et l'embrassa plus de dix fois , car il l'aimait beaucoup; et cela par plusieurs raisons : d'abord

64 CHRONIQUE (I99,)

ils étaient frères de père et de mère ; de plus, soa père le lui avait recommandé , et il l'avait élevé et l'a- vait toujours trouvé docile , comme un bon frère; aussi le portait-il en son cœur. Il le laissa donc chef et gouverneur du royaume. Il prit enfin congé de tout le monde , et s'embarqua sous les auspices du Seigneur.

Le comte d'Ampuries, les autres ambassadeurs et l'amiral , partirent avec lui ; ils mirent en mer et eurent un vent favorable ; et grâce au ciel f ils furent bientôt en Catalogne et débarquèrent à Bar- celonne. Dieu fit une grande grâce à ses peuples de leur accorder un roi tel que le roi En Jacques. Ce jour , la paix et le bonheur vinrent habiter le royaume d'Arragon ; et comme il avait fait le bon- heur des peuples de Sicile , ainsi fit-il pour l'Ar- ragon , la Catalogne et le royaume de Valence, et pour tous les autres lieux qui lui appartenaient.

Quand le roi fut arrivé à Barcelonne, vous pouvez penser les fêtes qu'on lui fit. Toute fois, avant qu'el- les commençassent, il fit réunir tout son monde aux frères mineurs , et il paya le tribut de ses pleurs à son frère En Alphonse, luifit dure des mes- ses et fit faire des services. Cela dura quatre jours, après quoi la fête commença. Elle fut des plus bril- lantes et dura quinze jours ; il partit de Barcelonne pour se rendre à Sarragosse par rida. Il fut fêté partout sur son passage.'

Le premier lien il alla en sortant de Barce- lonne, fut Sainte-Croix, il rendit ses devoirs

('"91) DE RAMON MUNTANER. G5

au corps de son père ; et alla à Sarra gosse. on lui fit la fêle I3. plus belle qui fût jamais, et il y prit la couronne sons d'heureux auspices.

Apres la fête du couronnement , Don Alphonse de Castille vint le trouver en Arragon. Le roi lui fit beaucoup de dons. Il lui demanda ses bonnes grâces et sa bonne amitié > le priant de ne' pas l'a- bandonner ; car il était bien malheureux d'avoir perdu le roi En Alphonse. Si celui-ci eût vécu seu- lement deux ans de plus , il lui aurait fait obtenir toute la CastiUe ; et si le roi En Jacques ne le se- courait pas , il était, perdu

Le seigneur roi l'encouragea , l'assura qu'il ne l'abandonnerait pas , et qu'il lui donnerai! tous les secours qu'il pourrait. Don Alphonse fut* très sa- tisfait du roi , et retourna en Castille à Séron et autres lieux de sa dépendance.

•CHAPITRE CLXXVIL

Comment le roi En Jacques <T Arragon vint à Valence , et prit la cou- ronne ; comment des envoyés de Don Sanche de Castille vinrent le trouver pour lui demander d'établir la paix entre lui, le roi de Cas- tille et se» neveux.

Le roi d'Arragon parcourut tout le royaume et se rendit à Valence , on lui fit aussi de grandes fêtes ; il y reçut la couronne de ce royaume.

Tandis qu'il visitait ses terres , il lui arriva de la part de Don Sanche de Castille, son cousin-ger-

Cmokiques. VI. R. Mu>takeb. //• ^

66 CHRONIQUB *'**>

main , d'honorables envoyés , qui le saluèrent af- fectueusement de sa part. Il lui faisait dire, qu'il était bien aise de son arrivée , et qu'il le priait , <îomme son cher cousin pour qui il avait beau- coup d'affection, de faire la paixayec lui ; car étant sur un bon pied y il pouvait le défendre contre tous les hommes du monde. Le roi En Alphonseluiavak fait la guerre et l'avait juiis en danger de perdre son royaume pour le donner à ses neveux , qui ne lui étaient pas si attachés que lui; cela, l'avait étonné, car il ne croyait avoir aucun tort envers lui. Il le priait donc de ne pas suivre avec lui la même con- duite que le roi En Alphonse son frère, et de con- sidérer efe qu'ils se devaient mutuellement.

Le roî répondit aux envoyés avec beaucoup de bonté , comme un seigneu* qui a été et qui est •encore des plus courtois ^et des mieux élevés. Il leur dit, qu'ils étaient les bien venus. Il ajouta que le roi Don Sanche ne devait pas s'étonner de ce qu'avait fait le roi En Alphonse , parce qu'il avait voulu , comme un bon fils , venger son manque de loi enversleur père ; qu'il avait partagé à cet égard toutes lçs idées de son frère ; mais que puisque le roi Don Sanche demandait la paix } il était prêta la lui accorder. « Nous reconnoissons ce tort en » son nom, répondirent les envoyés ; mais il est » prêt à vous faire amende de tout ce en quoi il » peut avoir failli envers votre père , et il offre de » vous remettre cités, châteaux, villes et tous ♦> autres lieux, et de vous rendre tous les hou— » neurs que vous pouvez exiger. »

(i»9i) DE RAMON MLNXAKEfl. 67

Le roi répondit que puisqu'il parlait ainsi^ il était satisfait ; qu'il n'exigeait .de lui cités , villes , ni châteaux; que, grâces à Dieu, il avait tant et de si bons royaumes , qu'il ne désirait aucune chose de lui ; qu'il lui suffisait, qu'en punition de ce qu'il avait fait à son père , il lit part du royaume de Cas- tille aux infants , ses neveux : savoir , à Don Al- fonse et à Don Ferdinand , et qu'il ne se départi- rait nullement de cette condition.

dessus, les envoyés se retirèrent ; ils s'en re- tournèrent vers le roi de Castille, à qui ils firent part de ce qu'avait dit le roi d'Arragon , lui pei- gnant sa sagesse et sa bonté. Le roi deTlastille, très satisfait, leur ordonna de retourner auprès du roi d'Arragon, et de lui dire qu'il était prêt à faire ce qu'il ordonnerait. Que vous dirai- je? les messages furent si fréquents, que la paix fut conclue. Don Alphonse et Don Ferdinand, désiraient aussi avoir la paix avec leur oncle DonSanche, et s'en tinrent à ce que leur avait fait donner le roi d'Arragon, renonçant au surplus du royaume. dessus, l'en- trevue du roi d'Arragon et du roi de Caslille fut décidée, et chacun d'eux voulut paraître à ce ren- dez-vous avec le plus grand éclat possible.

Quand le roi d'Arragon fut rendu à Calatayud avec un grand nombre de Riches-Hommes, de prélats, de chevaliers et de citoyens, sachant que le roi de Castille était à Soria avec la reine et l'infant Don Jean , frère du roi Dom Sanrhe, et beaucoup d'autres Riches-Hommes . <i

a

68 . CHRONIQUE (1991)

que la reine était à Sorïa / il voulut par courtoisie et pour lui faire honneur , se rendre à Soria avant qu'ils vinssent à Calatayud; mais le roi de Castille, , apprenant que le roi d'Arragon s'approchait , alla au-devant de lui , l'espace de plus de quatre lieues» Le roi d'Arragon fut accueilli très honorablement ainsi que toute sa suite , et tout le temps qu'ils fu- rent à Soria , les fêtes^et les réjouissances ne dis- continuèrent pas. Quand elles eurent fini, le roi d'Arragon voulut s'en retourner, et pria' le roi et la reine de Castille de venir avec lui à Calatayud. Ils acceptèrent , et ils y allèrent ensemble.

Le roi d'Arragon fit pourvoir à tous leurs besoins et à ceux de leur suite , depuis le moment de leur entrée en Arragon , jusqu'à celui de* leur départ , et leur retour en Castille. Je puis vous assurer qu'il leur fut fourni plus de provisions de bouche de toutes sortes, qu'on n'en pouvait consommer; aussi voyait-on sur les places publiques donner deux deniers de pain pour un denier ; pour six deniers, on avait autant de chevreau, de cochbn, de mou- ton y d'avoine , de poisson frais ou salé , qu'on n'en eût eu en d'autres temps pour deux sols. Les places étaient couvertes de commissionnaires allants et venants ; de sorte que les Castillans , les Si- ciliens, et autres s'en émerveillaient. Un jour, le roi mangeait chez le roi de Castille , avec le roi et la reine , et le lendemain ils allaient manger chez lui ; si bien que «chaque jour la fête était si belle que c'était merveille de le voir.

(4*0 DE RAMOK MUrfTATfRR. 6^

Ils restèrent douze jôurs.à Calatayud, et pendant ce temps la paix fut conclue. Elle fut faite aussi entre le roi de Castille et ses neveux ; il leur donna en Castille? tant de terres, qu'ils f uretit très satis- faits , et ils remercièrent , comme ils le devaient , le roi d* Arragon .

Après avoir séjourné pendant treize jours à Ca- latayud , ils se retirèrent et se quittèrent en bonne paix et amitié. Le roi d'Arragon accompagna le roi et la reine de Castille , jusqu'à ce qu'ils fussent fors de l'Arragon. Le roi d'Arragon , ainsi que je tous l'ai déjà dit, fit fournir à chacun tout ce qui lui était nécessaire, jusqu'au-delà de ses frontières; elles rations, au lieu de diminuer, augmentaient chaque jour.

Quand ils furent aux limites des deux royaumes, ils prirent mutuellement congé Fun de l'autre , avec bonne amitié et concorde y par la grâce de Dieu, Le roi et la reine de Castille s'en retour- nèrent contents et satisfaits de la paix qu'ils avaient faite avec le roi d'Arragon , et même de celle qui avait eu lieu, entre eux et leurs ne- veux; car ils avaient craint qu'on ne lui enle- vât tout son royaume; ce qui serait arrivé, si le roi d'Arragon l'eût voulu; mais il préféra, à cause de leur parenté, leur donner à tous la paix et la concorde.

le laisse le roi de Castille , pour vous parler du roi d Arragon et de Sicile.

•JO CHRONIQUE (1*91)

CHAPITRE CLXXVI11.

Gomment Le roi En Jacques cTArragou et de Sicile, maintint ton royaume en paix , et comment il appaisa les factions qui s'élevaient dans les cités et dans les ville/, et principalement celles qui existaient à Tortose entre les Garridells , les Carbon* et les Puis.

Quand les rois se furent séparés, le roi d'Ar- ragon alla visiter toutes ses terres , s'amusant beaucoup, et toutefois mettant Tordre partout. Il eut , en peu de temps , établi la paix et la con- corde dans tout le royaume. Depuis qu'il a pris la couronne d'Arragon, de Catalogne et de Valence, il a si bien maintenu et maintient la paix et la justice, que chacun peut aller en tous lieux, et de jour et de nuit, sans crainte d'être dérobé. Il mit éga- lement la paix parmi ses barons , qui jadis se guer- royaient sans cesse; et il éteignitles factions qui exis- taient dans les villes et les cités. Il y eut de tous les temps à Tortose , qui est une bonne cité , de grandes inimitiés entre les partis des Garridels , des Car- bons et des Puix. Afin de les contenir , il fit un échange avec Guillaume de Moncade , qui pos- sédait le tiers de Tortose, et lui donna un rempla- cement avantageux ; il fit de même pour le Temple. Lorsqu'il fut maître de toute la cité , il y mit un tel ordre, que, de gré ou de force, ces partis cessèrent d'exister ; de sorte , que c'est au-

(iigt) DE RAJfON MUEITANFR. Ji

jourd'hui l'une des cités les plus tranquilles de la Catalogne. Il fit ainsi dans beaucoup d'autres en- droits.

Je laisse le roi d'Àrragon , mettant Tordre dans ses royaumes ; et vais vous parler de la Table- Ronde , que l'amiral En Roger de Luria tint à Cakrtayud; je vous dirai comment les rois y as- sistèrent ; et comment ce fut la chose la plus mer- veilleuse qu'on ait jamais vue.

CHAPITRE CLXX1X.

Conment l'amiral En Roger de Lnrla tint table ronde à Calatayud; et de l'entrevu© da roi En Jacquet d'Arragon et de Sicile > et du roi de Castille , d'où lui provint un grand honneur.

Les rois étant à Galatayud , comme vous l'avez vu, les Castillans demandèrent était l'amiral du roi d'Arragon , auquel le ciel avait accordé tant de grâces. On le leur montra , ayant à sa suite cent hommes , ou même deux cents , comme an autre en aurait deux ou trois. Ils ne pou- vaient se rassasier de le voir. L'amiral, pour faire honneur au roi et à la reine de Castille , fît annoncer la tenue d'une table ronde à Calatayud. Il fit établir les lices pour jouter. Il fit construire au bout du camp un château en bois , d'où il devait sortir à l'approche d'un chevalier . Le premier jour le tournoi eut lieu , il voulut être seul à lutter

72 CHRONIQUE (i*90

durant cette journée contre tous ceux qui vou- draient jouter. se trouvaient le roi d?Arragoo, le roi de Castille, Don Juan , fils-de l'infant En Ma- nuel, Don Diego de Biscaye , et autres barons d'au- tres lieux, et du royaume de Castille , des Riches- Hommes d'Arragon , de Catalogne , de Valence et même de Gascogne, et bien d'autres personnes qui s'y étaient rendues pour voiries joutes, et pour voir

surtout ce que ferait l'amiral , dont tout le monde parlait.

La plaine de Calatayud dans laquelle le tournoi devait avoir lieu, ne pouvait contenir tous les sur- venants; et si l'on ne s'était alors trouvé en hiver , il eût été impossible d'y trouver place. Il plut un peu . Lorsque les rois et tout le monde fut en place, il arriva un chevalier chercheur d'aventures, très bien équipé, faisant bonne contenance et prêt à entrer en lice. Aussitôt que les gardes du château Tap- percurent, ils sonnèrent de la trompette; et aussi- tôt l'amiral sortit du château , richement armé et avec beaucoup de bonne grâce. Quel était me dira- t-on , ce chevalier chercheur d'aventures ? Je ré- ponds que c'était En Béranger d'Anguera, de la cité de M urcie, qui était vaillant, plein de courage, et l'un des beaux chevaliers d'Espagne. 11 était de la suite du roi de Castille , de belle taille, extrê- mement fort et maniant bien les armes. Il faut dire aussi que l'amiral était un des meilleurs cavaliers et un des plus beaux hommes du monde.

Les gardes du camp apportèrent deux lances très grosses, qu'ils présentèrent à En Béranger d'An-

("91) DE H A MON MUNTANER. 7 3

goera ; il choisit celle qu'il voulut et on remit l'au- tre à l'amiral. Les gardes du camp se placèrent en- suite au milieu de la barrière, et donnèrent le signal do départ. Les adversaires s'élancèrent dans la lice; et à les voir courir on les reconnaissait bien pour des chevaliers valeureux ; car jamais on ne se pré- seotaau combat avec plus de fierté et de courage.

En Béranger d'Anguera porta un coup si vio- lent au quart de l'écu de l'amiral , que sa lance partit en éclats. De son côté, l'amiral atteignit avec tant de force son adversaire au-devant du casque , que le casque vola à la distance de plus de deux longueurs.de lance , et sa lance fut brisée en cent morceaux. L'amiral en frappant sur le casque l'a- vait fait entrer si avant sur la figure d'En Béranger d'Anguera, qu'il en eut le nez faussé, de telle sorte qu'il ne reprit jamais sa place naturelle. Sa figure fat toute couverte de sang, et on le crut mort. Tou- tefois il tint si fièrement , qu'il ne fut point ébranlé par un coup aussi terrible. Les deux rois , qui l'ai- maient beaucoup, accoururent à lui, et craignirent de le trouver mort, en le voyant ainsi couvert de sang et le nez rompu et écrasé. Ils lui demandèrent comment il se sentait. « Fort bien » répondit-il? Ils l'aidèrent à se relever, et ordonnèrent de faire cesser le tournoi, de crainte qu'il ne s'élevât quelque rixe.

L'amiral fut ramené chez lui avec lui avec ses nacaires et ses trompettes, et tout armé. Tous les Catalans et autres marchaient à sa suite, disant que l'honneur que Dieu lui faisait ce jour, était digne

74 CHRONIQUE i**9*)

de celui qu'il lui avait fait tant d'autres fois : c'était de le faire reconnaître pour un des bons chevaliers du monde, et que sa réputation fût conservée telle et répandue dans toute la Castille. Mais revenons au roi d'Arragon et de Sicile.

CHAPITRE CLXXX.

Comment l'amiral En Roger de Laria retourna en Sicile et passa Calabre avec l'infant En Frédéric; et comment ils gouvernèrent le pays arec justice et équité.

Le roi d'Arragon ayant mis ordre aux affaires de Castille et de toutes ses possessions, donna oin- dre à l'amiral de retourner en Sicile , et de se tenir auprès de l'infant En Frédéric. Il voulut qu'ils eus- sent toujours cinquante galères appareillées, et prêtes à être montées , s'il était nécessaire ; qu'ils allassent lui et l'infant visiter la Calabre , et autres parties du royaume ; et qu'ils gouvernassent tout le pays en bonne justice. Ainsi firent-ils.

L'amiral se rendit au royaume de Valence , in- specta ses villes et châteaux , puis alla par mer de Valence à Barcelonne avec toutes les galères qu'il désigna , s'embarqua , prit congé du roi et alla en Sicile , passant par Majorque et Minorque. Il par- courut les côtes de Barbarie , il prit navires et vaisseaux, et pilla les villes et habitations des Sar- razins. Il revint en Sicile avec un immense butin. Il fut parfaitement reçu à Palerme , par la reine

('«9») DE RAMON MUNTANER. 75

et l'infant En Frédéric. Il leur remit les lettres du roi.

Quand ils eurent appris par ces lettres la paix qu'il avait faite avec le roi de G as tille, tous les ha- bitans de Sicile et du royaume en furent enchan- tés. L'amiral alla avec l'infant En Frédéric , visiter tout le pays , tant de Sicile que de Ca labre. Dans ce dernier lieu , ils apprirent la mort de Charles Martel, fils aîné du roi de France '. Tous ceux qui l'aimaient en firent grand deuil ; car c'était un excellent seigneur. 11 laissa un fils qui fut et qui est encore roi de Hongrie ; et une fille nommée Clémence , qui depuis fut reine de France. L'infant En Frédéric fit part au roi d'Arragon de la mort de Charles Martel. Je reviens à présent au roi Charles.

i. Charles Martel , roi de Hongrie , était le fils aîné du roi Charles II de Naples et neveu du roi de France. j\Ja mort deLadislas, en 1290, Marie, sa sœur, qui avaiLépousé Charles II de Naples, obtint du pape que son fils aîné serait couronné roi de Hongrie. 11 épousa Clémence, fille de l'em- pereur Rodolphe. Charles Martel ne sortit jamais de l'Italie, il mourut ( à Naples ), en i2q5, laissant trois enfants : Charles-Robert ouCharobert, Clémence, qui épousa Louis le Hutin , roi de France , et Béatrice , mariée à Jean II , dau- phin de Viennois.

76 CHRONIQUE ('*9»)

CHAPITRE CLXXXI.

Comment le roi Charles fît la paix avec la maison d'Arragon ; et com- ment , pour parvenir à cela , le saint-père envoya avec le roi nn car-» dinal au roi de France , le priant de faire la paix avec la maison d'Arragon ; comment monseigneur Charles n'y voulut pas consentir, à moins que le roi Charles ne lui donnât le comté d'Anjou.

Lorsque le roi Charles sçut la mort de son fils , qui était un bon et vaillant chevalier , il en fut fort affligé; mais en bon chrétien qu'il était, il fut bien persuadé que Dieu ne luienvoyaitdeteïschâtiments, que parce qu'il souffrait que la guerre subsistât en- core avec la maison d'Arragon ; aussi songea-t-il sérieusement à faire la paix avec elle. Il alla trouver le pape, et lui dit, qu'il le priait d'établir la paix entre la sainte église et la maison de France, et en- tre lui et la maison d'Arragon ; qu'il ferait de son côté tout ce quiluiserait possible pour y parvenir.

Le pape lui répondit qu'il parlait sagement ; que le pouvoir du roi d'Arragon était très grand , puisqu'il avait toute l'Espagne à ses ordres; que le roi d'Angleterre serait aussi pour lui , ainsi que tout le Languedoc ; qu'il était donc nécessaire de faire la paix. Le pape fit donc venir messire Boniface de Sa- lamandrana , et lui ordonna de s'occuper de ladite paix. Celui-ci répondit qu'il obéirait et qu'il es- pérait, avec le secours de Dieu , amener la chose à bonne fin.

(,J9a) DB KAMON MUNTANER. 77

Le pape envoya, avec le roi Charles et messire Boniface , un cardinal auprès du wi de France , lui conseillant et le priant de faire la paix avec la maison d'Arragon } conjointement avec le roi Char- les, ajoutant que la sainte église était disposée à faire pour eux tout ce qui leur plairait.

Le roi Charles , messireABoniface et le cardinal , quittèrent le pape et allèçent trouver le roi de France , à Paçjs , et son frère monseigneur En Charles auprès, de lui , qui se faisait appeler roi d'Arragon.

Quand ils eurent parlé au roi de France , celui-ci leur dit que la paix lui serait agréable , et qu'il y mettrait du £ien autant qu'il serait en lui ; mais monseigneur En Charles répondit, le contraire , disant qu'il ne renoncerait nullement au royaume d'Arragon ; de sorte qu'il y eut grande contestation entre le roi Charles et lui. Enfin, ils convinrent avec le roi de France qui y mit beaucoup de bien- veillance que le roi Charles lui donnerait le comté d'Anjou , qu'il possédait en France. On peut bien penser que c'est un bon pays et très considérable , puisque le roi Charles son père,fils du roi de France, l'avait reçu pn héritage. Monseigneur Charles lui abandonna à son tour le droit qu'il avait obtenu du pape Martin sur l'Arragon, pour que le roi Charles pût en faire à sa volonté ; ainsi la chose fut conve- nue. C'était l'objet qui s'opposait le plus à la paix. Que l'on ne dise pas que la paix ne coûtât que fort peu au roi Charles; car, ainsi que vous le verrez par la suite , il lui en coûta le beau comté d'Anjou.

78 CHRONIQUE (,a93)

Ceci étant terminé , le roi de France et le roi Charles son frère , vinrent avec toutes leurs forces en Provence, avec messire Boniface et le cardinal. De ils envoyèrent un message au roi d'Arragon. Tant et tant d'envoyés allèrent de part et d'autre, que tout fut terminé et la paix conclue. Je raconte ceci sommairement, car si j'en voulais donner les détails, il faudrait un livre plus gros que le mien» Enfin, la paix fut faite ; le pape révoqua la sentence qu'il avait rendue contre le roid'Arragon, et le re- leva, aussi bien que tous ceux qui avaient pris sa dé- fense , de toute mort d'homme et de tout pillage fait sur l'çnnemi.

D'autre part, monseigneur En Charles de France, et le roi Charles pour lui , renoncèrent à la donation qui lui avait été faite du royaume d'Ar- ragon , et firent ainsi la paix avec le roi de France, ses alliés , la sainte église et le roi Charles. De plus , le roi Charles donnait sa fille aînée , nommée Blanche , en mariage au roi d' Arragon . roi d' Ar- ragon renonçait au royaume de Sicile, le pape lui donnant en échange la Sardaigneetla Corse. Il n'était point tenu de la remettre au roi Charles, ni à la sainte église; mais il devait l'.abandonner; et l'église ou le roi Charles pouvaient s'en empa- rer selon ce que bon leur semblait. Il rendait au roi Charles, ses fils qu'il retenait prisonniers. Que vous dirai-je? les envoyés vinrent trouver le roi d'Arragon avec ce traité de paix, lui disant de consulter son conseil, et qu'ils n'avaient pu mieux faire.

tIa9*) DB UAMON MCJNTANEii. 79

Le roi fit convoquer ses cortès à Barcelonne.* Pendant qu'on était réuni, le roi Don Sanche de Castille mourut * et laissa trois fils; le premier, Don Ferdinand roi de Castille, l'autre^ Don Pédre, etTautre , Don Philippe. Il laissa aussi une fille. Le roi d'Arragon fut fort affligé de la mort du roi de Castille, et fit faire une cérémonie digne de lui.

CHAPITRE GLXXXII.

Comment le roi En Jacques d'Arragon approuva la paix conclue entre lai, le roi Charles et la maison de France ; du mariage qui eut lieu entre , ledit roi d'Arragon et Blanche , fille du roi Charles ; et comment * fils aînë du roi Charles et le fils aîné* du roi de Majorque renoncèrent à la royauté et entrèrent dans Tordre de saint François.

Les cortès étantxéunies, le roi prit conseil de ses barons, des prélats, chevaliers , citoyens et hom- mes des villes; et enfin la paix fut conclue de la ma- nière que nous l'avons déjà annoncé. Les envoyés allèrent trouver le roi Charles et le cardinal à Mont- pellier, et leur confirmèrent cette paix; après quoi ils allèrent tous ensemble à Perpignan avec l'in- fante madame Blanche , honorablement escortée. Lorsqu'ils y furent arrivés, le roi d'Arragon , avec l'infant Eu Pierre et les commandants de Catalogne et d'Arragon, allèrent àGironne. Le roi envoya En Béranger de Luria , son trésorier et conseiller à Perpignan , avec un ample pouvoir, pour con-

1. Don Sanche mourut le 'i5 avril 1295 à Tolède.

80 CHRONIQUE (,a9$)

1 firmer ces différents traités de paix , ainsi que le mariage, et voir la princesse.

Ledit noble fut bien accueilli par le roi Charles, par le roi de Majorque et par toutes les autres per- sonnes. Ayant vu la jeune personne , il en Tut très satisfait , et confirma au nom du roi d* Arragon , *et la paix et le mariage. Le roi d' Arragon l'ayant appris, amena avec lui les fils du roi Charles et les autres otages. Arrivé à Gironne avec eux et toute sa cavalerie, dames et demoiselles des plus qualifiées de Catalogne , il alla à Figuières. . De l'autre coté , le roi Charles , la princesse , le cardinal et tout leur monde se rendirent à Péralade. Tour lui, il alla se loger entre Péralade et Ca- banes, au monastère de Saint-Feliu. Le roi d* Ar- ragon envoya au roi Charles ses enfants et tous les otages. ^

L'infant Eo Pierre les accompagna jusqu'auprès de leur père. Jugez quelle fut la joie du roi Charles "et de ses fils. Les barons de Provence et de France, n'en ressentirent pas moins, en revoyant leurs . fils , qui étaient également en otage ; mais la joie de madame Blanche et de ses frères fut à son comble.

il se trouvait un si grand nombre de personnes à Péralade, à Cabanes, au monastère de Saint- Félin , à Figuières, à Vil a-Bertrand , à Alfar, à Vilateni , à Vilaseguer, à Castillon , à Ampuries et à "Villeneuve, que toute la contrée était rem- plie. Le roi d'Arragon fil distribuer une ration

(I395) DE RAMON MUNTANER. 8l

complète à tout individu , tant étranger que du pays. Les rois s'amusèrent beaucoup entre eux. Le roid'Arragon alla voir le roi Charles et l'infante sa femme , et lui posa la couronne sur la tête ; c'é- tait la plas belle et la plus riche couronne qui ait jamais orné la tête d'une reine ; dès ce moment , on Tappela la reine d' Arragon . Les présents qu'on se fit mutuellement furent magnifiques. Avec la grâce de Dieu ils devaient ouir la messe à Yila-Bertrand, au monastère, et les noces y devaient être célébrées. Le roi y fit élever uife salle en bois d'une grande beauté : le monastère est par lui même très beau et commode .* Ils se rendirent tous audit monastère. La fête y fut splendide et gaie , d'abord parce que le mariage se faisait sous «l'heureux auspices; car jamais mari et femme ne s'accordèrent mieux que ceux-là. Je puis bien assurer que le rôi Jac- ques d' Arragon est bien le seigneur le plus aima- ble, le plus courtois, le plus sage et le plus brave du monde. Quant à la reine Blanche , elle fut la per- sonne la plus belle, la plus sage et la plus chérie de Dieu et de ses peuples, et de plus une bien pieuse per- sonne; c'était une fontainede grâces etde bonté. Dieu leur accorda la faveur de s'aimer plus tendrement que firent jamais deux époux, de quelque rang qu'ils fussent. C'est avec raison que les habitants des royaumes d' Arragon et de Valence l'appelèrent la Sainte Reine , Dame Blanche de Sainte Paix. Le bonheur lui vint de tous côtés, comme vous l'apprendrez bientôt ; elle eut des fils et des

CmBOBIQUU. 7*. VI. R. MfJBTAHtft. //. 6

83 CHRONIQUE (,*£$)

filles qui furent l'amour de Dieu et du monde.

Les fêtes durèrent bien -huit jours après le mariage* Tous restèrent réunis; ensuite ils prirent mutuelle- ment congé les uns des autres, et le roi Charles s'en retourna avec ses fils. Quand ils furent au passage de Panicas, le roi de Majorque vint à leur rencontre ; ils entrèrent à Suelo et ensuite à Perpignan i le roi de Majorque les y retint huit jours, pendant lesquels il s'établit une telle intimité entre monseigneur En Louis, fils du roi Charles et l'infant En Jacques, fils aîné du roi de Majorque, qu'ils se promirent, dit-on, de faire chacun ce que l'autre ferait , et qu'ils fu- rent d'accord de renoncer tousles deux aux royau- mes qui devaient leur écheoir en partage , et d'en- trer dans l'ordre de saint François.

Peu de temps après, monseigneur En Louis, fib du roi Charles , se mit dans cet ordre. Il renonça à son héritage, devint évêque de Toulouse *, contre son gré , et mourut à peu de temps de là. 11 fut cano- nisé par le pape à cause des nombreux miracles que Dieu fit par son moyen, soit durant sa vie, soit après sa mort , et aujourd'hui on célèbre sa fête dans toute la chrétienté.

L'infant En Jacques , fils du roi de Majorque , qui était un excellent prince et l'aîné de sa fa- mille , et qui devait régner, se fit frère mineur , et

i. Louis fut nommé en 1296 évêqtfe de Toulouse puis évoque de Pamiers, et mourut le 19 août 1297, a 33 ans. Le pape Jean XXII le canonisa par bulles de Tan 1317.

(f9g5) OB RAMON MUNTANBR. 83

reoooca à la couronne. Je ne cloute point qu'après sa mort il ne soit au rang1 des saints du paradis ; car plus on fait pour Dieu , plus on doit en être ré- compensé. Celui qui renonce aux royaumes de ce monde , doit avoir plus grande part au royaume céleste , pourvu que sa vie soit toujours pure et exemplaire jusqu'à la fin. Je laisse ces deux bons et dignes frères mineurs, et reviens au roi Charles, <{ui prit congé du roi de Majorque et revint en son pays avec ses enfants, sain et sauf.

Le roi d'Àrragon alla avec la reine à Giron ne, pais de Giron ne à Barcelonne, et parcourut tous ses royaumes. Vous pouvez bien imaginer quelles fêtes et quelles réjouissances on lui fit dans tous les lieux il passa ; car on avait rétabli la paix et les sa- crements de la sainte église, et chacun pouvait jouir des messes et autres offices dont on était si désireux , ce qui ramena la joye en tous lieux.

CHAPITRE CLXXXIII.

Comment la reine Blanche engagea le roi en Jacqnet d'Arragon à mer pour son héritier F infant En Pierre , et à le marier ; et comment il épousa dame Guillelmine de Muiicada.

Taudis que le roi allait s'am usant et parcourant ses royaumes avec la reine , le seigneur infant En Pierre ne quittait point cette princesse, qui priait le roi de songer à honorer son frère l'infant , i lai

6,

84 CHRONIQUE 0*95)

accorder de quoi tenir une maison digne de son rang , et à lui donner une épouse suivant son mé- rite. Le roi obtempéra à ses prières, et fit épouser à son frère une demoiselle , non fille de roi , mais d'une famille des plus illustres de l'Espagne. "C'é- tait madame Guillelmine de Muncada, fille de Gas- ton de Béarn, extrêmement riche, et possédant, seu- lement en Catalogne, en bons châteaux, villes et lieux , trois cents chevaliers.

Les noces furent brillantes. Le roi , la reine et une grande quantité de personnes d'Arragon et de Catalogne y assistèrent ; et quand elles furent ter- minées» leroi et la reine d'un côté, et l'infant En Pierre et madame Guillelmine de Muacada , allè- rent visiter tous les royaumes.

CHAPITRE CLXXXÏV.

Comment le roi En Jacques d'Arragon envoya on message en Sicile à En Baimond Alamany et à En Yilaragut pour leur de se retirer ; et comment on prit possession des châteaux et autres lieux pour F infant En Frédéric.

Le roi d'Arragon fit dire par ses envoyés à En Rai- mond Alamany , qui était justicier du royaume de Sicile, et à En Vilaragut, qui était maître-ès-décrets, et à tous les autres, de se retirer des châteaux, vil- les et autres lieux de la Sicile et de la Calabre, et de toutes les diverses parties du royaume. Ils ne

(i395) DB AAMON MUNTANER. 85

devaient livrer aucun château a qui que ce Tût ; mais lorsqu'ils abandonnaient un château , ils devaient crier devant la porte avec les ciels à la main, ex N'y a-t-il personne de la part du Saint-Père, » qui veuille recevoir le château pour ledit Saint- » Père et la Sainte Eglise ? » Ils devaient répéter ce cri jusqu'à trois fois en chaque lieu ; mais si per- sonne dans cet intervalle ne paraissait pour en pren- dre possession au nom de la Sainte Eglise , ils de- vaient en laisser les portes ouvertes , et les clefs dessus , et se retirer. Cela fut ainsi exécuté , et nul ne vint en recevoir la remise pour la Sainte Eglise oa le Saint-Père. Ils se retirèrent donc, et à mesure qu'ils partaient, les gens de l'endroit s'emparaien£ des châteaux et autres lieux pour l'infant En Fré- déric. Ainsi En Raymond Alamany , En Vilara- gut, et tous ceux qui étaient par toute la Sicile au nom du roi d'Arragon , se retirèrent, s'embarque- rent sur des galères, et vinrent trouver enCatalogne leroi, qui les accueillit très bien, donna à chacun d eux de bonnes indemnités pour ce qu'Us avaient abandonné du leur en Sicile , et leur témoigna son contentement de leur bonne conduile.

Le roi d'Arragon remplit toutes les cooditioftt de la paix; rien ne fut omis; aussi le pape etlaSaiote Eglise, furent très satisfaits.

Je laisse le roi d'Arragon , pour root parier de l'infant En Frédéric et de l'amiral, <p» me le«j»)t~ tait jamais.

86 CHRONIQUE (irç6)

0K

CHAPITRE CLXXXV.

Comment le seigneur infant En Frédéric prit possession da royaume de Sicile ; et assigna on jour de rendez-vous à Palerme , ou il prit avec une pompe solemnelle la couronne dudit royaume.

Messire Jean de Procida , et les autres membres du conseil du roi , barons , chevaliers , citoyens , apprirent comment le roi les avait abandonnés. Ils engagèrent l'infant En Frédéric à s'emparer do royaume; car l'île de Sicile et le royaume entier lui avaient été légués, par le testament du roi En Pierre son père. « En l'abandonnant , disaient-ils , le roi * d'Arragon n'a renoncé qu'à ses propres droits ; » mais il n'a pu renoncer aux vôtres. Nous ne pen- » sons même pas que celte prise de possession puisse » lui déplaire. Il lui suffit d'avoir rempli les condi- » tions auxquelles il s'était engagé par son traité de » paix. »

Tous furent d'accord, aussi bien les docteurs que les prud'hommes, qu'il lui était permis de prendre cequilui avait été légué parle testament desonpère. dessus, il envoya en Sicile , en Calabre et dans tousles lieux dépendants de ce royaume , et on prit possession, en son nom, des villes, châteaux, lieux et cités. Un jour fut désigné auquel tous les chefs, chevaliers, syndics des villes, devaient être réunis à Palerme ; c'est-à-dire qu'il voulait se faire cou- ronner roi , et recevoir leur serment d'eux tous.

(1996) DB RAMON MUNTANEIW 87

Ils y forent réunis à ladite époque* Il s'y trouva un très grand nombre de Catalans, d'Arragonnais, de Latins, de Calabrais, et bien d'autres personnes des divers lieux des royaumes. Lorsque tous furent réu- nis au palais royal de Palerme , l'amiral prit la parole et parla très bien relativement aux circon- stances. Il leur prouva, entre autres choses, et par trois raisons, que c'était le troisième Frédéric que les prophéties avaient annoncé comme devant être le maître de l'empire et de la plus grande partie do monde. La première des trois raisons était, qu'il se trouvai#être le troisième fils du roi En Pierre. La seconde, que c'était le troisième Frédéric qui ftvait commandé en Sicile ; et la troisième, enfin , que ce serait le troisième Frédéric qui aurait été empereur d'Allemagne. On pouvait donc à bon droit l'appeler Frédéric troisième de Sicile et de tout le royaume qui lui appartenait.

A l'instant, tous se levèrent en s'écriant : «Vive > Frédéric III, roi de Sicile et de tout le royaume.» Les barons se levèrent et lui prêtèrent serment et lommage. Les chevaliers , citoyens et hommes des illes en firent autant ; après quoi ils se rendirent « grande solennité , selon l'usage, à la cathédrale, il reçut la couronne. 'Cette couronne sur la tête, m globe dans la main droite et le sceptre dans la aain gauche , il se rendit à cheval , et revêtu des labits royaux , de la grande église au palais, au oilieq des jeux et des réjouissances qui avaient été

i. Le îi5 Mars 1596.

88 GHROniQUB (1296)

préparés. Des tables avaient été dressées dans le pa- lais pour tous les assistants, et chacun y prit place.

La fête dura à Palerme pendant quinze jours , et on ne fit que s'amuser, danser et jouer de toutes ma- nières. Des tables étaient continuellement dressées au palais, et mangeait qui voulait. Lorsque les fêtes furent enfin terminées, et que chacun fût retourné chez soi } le roi alla visiter la Caiabre et la Sicile. La reine Constance et les personnes de sa suite , furent absoutes par le pape. Elle entendait lamesse chaque jour, ainsi que cela avait été accordé par le traité de paix entre le pape et le roi d' Arrag#i .

La reine s'embarqua et partit avec deux galères pour faire un pèlerinage à Rome. Elle prit congé du roi de Sicile , le signa , et lui donna sa bé- nédiction , ainsi que doit faire une bonne mère envers son fils. A Rome, le pape lui fit rendre de grands honneurs , et lui accorda tout ce qu'elle lui demanda. Elle allait chaque jour réclamer des in- dulgences,comme une excellente chrétiennequ'elie était. Messire Jean de Procida ne la quittait point. Elle demeura à Rome, sans cesse occupée à obtenir des indulgences , jusqu'à ce que le roi d'Arragon vîntà Rome voir le pape, et traiter de la paix entre le roi Charles et le roi de Sicile son frère, comme vous le verrez par la suite.

La reine Constance retourna en Catalogne ; elle fit beaucoup de bien pour le repos de l'âme du roi En Pierre son mari, et pour la sienne pro- pre; elle fonda de nombreux monastères et fit d'au- tres fondations pareilles. Elle se fixa à Barcelonne;

f1^ DB RAMON UUNTAHBA 89

elle laissa son fils Eu Alphonse chez les frères mi- neurs, et mourut revêtue de la robe des sœurs mi- neures. On ne peut douter qu'elle ne soit en gloire auprès de Dieu. Je laisse le roi de Sicile et la reine Constance , pour revenir au roi d'Arragon.

CHAPITRE CLXXXVI.

Gomment le roi d'Arragon rendit au roi de Majorque son oncle les Iles de Majorque , Minorque et Yviça , et se rendit auprès du pape pour traiter de la paix entre son frère le roi Frédéric et le roi Charles ; et comment le roi de CastiUe déclara la guerre au roi d'Arragon.

Lb roi d'Arragon voyant qu'il était en paix avec tout le monde , jugea à propos de rendre au roi de Majorque son oncle, les îles de Majorque, Minor- que et Yviça; et, comme je l'aidéjà dit, le roi d'Ar- ragon alla une fois voir le pape à Rome , après que la paix fut conclue. Le pape , les cardinaux et tous les Romains, lui rendirent de grands hon- neurs ; on lui fit les mêmes honneurs à Gênes et à Pise , mais dans cette visite il ne put conclure la paix entre le roi Charles et le roi de Sicile. Il retourna en Catalogne, il ramena la reine, ainsi que je l'ai raconté.

(Quelque temps après, le roi d'Arragon envoya des messages à l'amiral en Sicile, pour lui dire de se rendre en Catalogne. L'amiral vint aussitôt. Très peu de temps après , le roi d'Arragon

90 CHRONIQUE (,a96)

partit de Catalogne pour aller trouver le pape , afin de traiter de la paix entre le roi Frédé- ric et le roi Charles. Il se rendit à Palamos, d'où il fit dire au roi de Majorque son oncle, qu'il dési- rait le voir àCollioure ; celui-ci s'y rendit. Le roi d'Arragon partit de Palamos avec cent cinq galè- res. Il se vit àCollioure avec son oncle. Ils se fêtè- rent beaucoup l'un l'autre. Le roi d'Arragon lui re- luit les îles de Majorque , de Minorque et d'Yviça; ils confirmèrent leur paix et leur amitié , comme eussent pu faire un père et un fils , ce qui fit grand plaisir à tous ceux qui s'intéressaient à eux. Le roi d'Arragon chargea les nobles En Raymond Folch et En Bérenger de Saria , de remettre en son nom lesdites îles, ce qui fut exécuté.

Le roi partit , et s'occupa dans ce voyage , mais inutilement, de faire la paix entre le roi Charles son beau-père et le roi Frédéric son frère. Il retourna en Catalogne , on fut bien aise de le revoir sain et sauf, et la reine aussi.

Je cesse de vous parler des affaires de Sicile , et reviens au roi Don Ferdinand de Castille , qui , par de mauvais conseils, défia le roi d'Arragon , peu de temps après que la paix du rc& Charles fût conclue. Quelques personnes diront sans doute* Pourquoi donc Muntaner parle-t-il si sommai— » rement de ces faits ? » Si cette question s'adress^^ à moi , je dirai qu'il est des demandes qui ne méri |ent pas de réponse.

g3 CHRONIQUE

tsm

CHAPITRE CLXXXVÏII.

Comment le roi cTArragon prit de vive force la ville d'Ail château , ainsi que bien d'autres châteaux et villes de lf plus grande partie du royaume j et comment, ayant mil 10 il laissa pour son lieutenant le noble En Jacques Pierre M

La première place il vint après son enb le royaume de Murcie, fut Alicante. Il l'ail la prit. Il monta ensuite au château, qui efl plus forts châteaux du monde. Il l'atlaquaa d'ardeur, qu'il l'escalada lui-même tout le la montagne, suivi de cavaliers qui avaient à terre, jusqu'à la porte du château. Noue la porte, se trouvait un pan de muraille, laquelle était le rocher ; c'est par qu'ils rent le château. Le roi fut le premier qui»' à l'exception d'un brave chevalier de Gai nommé En Déranger de Puixmolto , qui a roi, en lui disant : «Qu'est-ce cela seigfteurb » nous entrer les premiers. » Mais le roi, coûter, alla en avant. Ledit En Bérangei^ moUo , sauta en dedans , et un autre chàs suivit* ils furent obligés de se défendre doute ilsauraient péri, si le roi ne s'y fût même l'épée à la main et couvert de son pénétra le troisième* En BérangerdePui3 l'autre chevalier, voyant que le roi était

§4 CHRONIQUE (ia97)

teau , ne sont pas toujours aussi délicats ; niais la chose à laquelle ils pensent , dans la garde d'un château c'est leur in térêt . « Je trouverai, se disent-ils, » un écuyer qui me le gardera et me paiera tant cha- »que année.» Ceux qui pensent ainsi; pensent fol- lement ; car de bons chevaliers et braves hommes, sont morts, et leurs seigpeurs les ont réputés traîtres* Ce chevalier alcade d'Alicante , nommé En Nico- las Péris, y périt en se défendant tant qu'il respira , ainsi que tous ceux qui étaient avec lui. Mais comme il n'y tenait pas les troupes nécessaires à la défense, et recevait du roi de Castille des fonds qu'il n'em- ployait pas comme il eût le faire , il fut traité pour cela comme traître. Je vous avertis donc qu'il est dangereux d'occuper un château pour un sei- gneur , même au sein de la paix ; car il advient dans un jour ou dans une nuit telle chose qu'on n'aurait pu prévoir.

Le roi prit donc ce château , et en confia la garde à En Béranger de Puixmolto , en quoi il eut gran- dement raison , car il s'y était bien comporté. Il descendit ensuite dans la ville,etEnRaimond'Saco- mana , En Jacques Béranger et En Save rd un , qui étaient des premiers d'Alicante , et tous les autres, voyant que le château était pris , prêtèrent serment et hommage au roi promettant de lui livrer la ville d'en-bas. Ils comprirent bien qu'ils ne pouvaient se défendre dans la ville ; et si le château n'eût été pris, ils ne se seraient point rendus au roi ; si bien que Dieu et le roi de Castille les tinrent pour excusables*

4

*97) DB RAMON MUNTAHBR. g5

Le roi de Castille , ayant appris ce qui s'était issé , les déclara bons et loyaux ; mais il déclara icolas Péris traître , ainsi que l'avait fait le roi Arragon , qui , agissant en seigneur juste et va- ureux , l'avait regardé comme déloyal.

Après avoir rétabli l'ordre dans Alicante , le roi laàElx, qu'il assiégea et battit avec ses trébucbets. orant ce siège, il s'empara de toute la vallée Elda , de Novella , de Nompot , Asp , Petrer et . Mola. Il eut Crivelleyn , dont le commandant nt à lai et se fit son homme et son vassal. Il prit Fa- roella, Callora, etGuardamar. Enfin il assiégea

long-temps Elx , qu'il en devint le maître. Il empara d'Oriola et du château , que En Pierre Ruys * Saint-Sabria , qui en était l'alcade , lui remit , oyant que la ville d'Oriola s'était .rendue. Il eut rande raison de lui livrer ce château sans combat t sans frais ; car c'est un des plus beaux et des plus yris d'Espagne. Vous voyez bien par quelle fut 1 bonté et la courtoisie de ce chevalier envers le , en lui remettant ce château.

Il prit le château de Moutaigu , les cités de Mûr- ie, de Carthagène, de Lorcha et de Mo lin a, et lien d'autres lieux. Il est vrai que la plus grande ortie appartenaient et devaient appartenir au roi i juste titre , selon que vous l'avez déjà pu ap- prendre en lisant la conquête de Murcie.

Le roi étant maître de la cité de Murcie et de la Ans grande partie du royaume , y établit l'ordre, rt laissa pour son lieutenant le noble En Jacques

96 CHRONIQUE (la97)

Pierre , son frère, lui donnant une bonne et nom- breuse chevalerie.

CHAPITRE CLXXXIX.

Commentle roi En Jacques d' Arragon apprit que l'infant En Pierre son frère était mort à Léon, ainsi que En Ramond d'Anglesola ; et com- ment Us revinrent en Arragon , enseignes déployées.

Etawt de retour au royaume de Valence , il reçut la nouvelle que son frère, l'infant En Pierre, était mort de maladie au siège de Léon , ainsi que En Raimond d'Anglesola. L'infant, durant sa ma- ladie, remplit exactement tous ses devoirs de chré- tien. Il reçut tous les sacrements de la Sainte Eglise , avec beaucoup de dévotion , comme un chrétien pur et sans taches qu'il était ; car il n'a- vait jamais connu de femme charnellement, excepté madame Guillelmine de Muncada , sa femme. En quittant la vie, il fit la plus belle fin possible ^ et pria qu'on ne fit aucune cérémonie funèbre au su- jet de sa mort, jusqu'à ce que l'année fût retour- née en Arragon avec sa dépouille mortelle. Il demanda qu'on inhumât à ses pieds En Ramond d'Anglesola , qui à la vie et à la mort lui avait fait si bonne compagnie.

L'armée partit de Léon avec le corps de l'infant En Pierre, et celui de En Ramond d'Anglesola , et se rendit en Arragon , enseignes déployées.

(1^97) DE RAMON MUNTAHER. QJ

Le roi fut fort affligé de sa mort. Il lui fit rendre les derniers honneurs , comme un bon frère. qui chérissait son frère. L'infant fut bien regretté. Dieu veuille avoir son a me ! car c'était un seigneur bon, juste et équitable.

Je laisse le roi d'Arragpfi pour vous raconter ce qui se passait en Sicile.

CHAPITRE CXC.

Comment deux chevaliers de Catbane et messirc Virgile de Naples re- tinrent la cité de Cathane pour le duc Robert , (ils aîné du roi Charles , lequel laissa le roi En Jacques d'Arragon à Cathane , lorsqu'il alla une seconde fois vers le pape.

Le roi d'Arragon ayant laissé le duc Robert à Catfaane , et étant allé une seconde fois trouver le pape , celui-ci se rendit à Naples et en Sicile. N'ayant pu parvenir à faire la paix entre son frère le roi de Sicile et le roi Charles, son beau-père, le duc Robert , fils aîné du roi Charles , demeura en Sicile , dans la cité de Cathane , que messire Virgile de Naples et deux chevaliers lui avaient livrée. On lui livra ensuite Paterno, Adères, et autres lieux.

La guerre était très animée en Sicile. Le duc y avait une puissante cavalerie. Il avait bien trois mille chevaux armés , tandis que le roi de Sicile n'avait pas plus de mille Catalans ou Arragonais ;

CvmoinQUKS. 7*. VI. R. Mxjktàhi* //. 7

98 chronique 0*)8)

et ceux du roi de Sicile remportaient tous les jours quelques avantages sur eux.

CHAPITRE CXCI.

Comment trois barons vinrent de France à la tête de trois cents cheva- liers au secours du roi Charles , et dans l'intention de venger la mort de leurs parents ; et comment , voulant faire périr le comte Galccram et don Blasco d'Alagon , ils périrent eux-mêmes.

Il y eut trois barons qui vinrent de France en Sicile , pour secourir le roi Charles , et pour ven- ger la mort de leurs parents , qui avaient péri dans la guerre de Sicile , au temps du roi En Jac- ques. Ces trois barons amenaient avec eux trois cents chevaliers, tous choisis, et des plus braves de France. Ils prirent le nom de Chevaliers de la mort, lisse rendirent à Calhane, dans la ferme résolution de trouver le noble Guillaume Galceran, comte de Catansaro , et Don Blasco d'Alagon, qui tenaient pour le roi de Sicile. Ils en firent le serment.

Lorsqu'ils furent à Cathane , chacun les appe- lait du nom qu'ils avaient pris, les Chevaliers de la mort. Que vous dirai-je?Ils furent informés que le comte Galceran et Don Blasco étaient en un châ- teau de la Sicile , nommé Gaylano. Aussitôt les trois cents chevaliers, bien armés, suivis de bon nombre d'autres, se rendirent à Gaylano.

Le comte Galceran el Don Blasco étant prévenus que ces chevaliers se trouvaient dans la plaine de Gaylano , reconnurent la troupe qu'ils avaient au- près d'eux ; ils trouvèrent qu'elle était composée de deux cents hommes à cheval, et de trois cents hommes à pied. Ils résolurent de sortir du châ- teau , et de livrer bataille. A l'aube du jour, ils sortirent de Gaylano , en ordre de bataille et au son des nacaires et des trompettes.

Les Chevaliers de la mort reconnurent leur monde ; ils se trouvèrent cinq cents chevaliers, tous bons guerriers , et un grand nombre de gens de pied, qui étaient de leur pays. Lorsque les deux ar- mées se rencontrèrent, les almogavares du comte Galceran et de Don Blasco, s'écrièrent : « Déman- » chons les fers ! » Et au même instant , ils vont frap- pant avec les fers des lances et des dards, au milieu des pierres, et en font jaillir tant de feux, que le monde en paraissait éclairé. Or, on était à l'aube du jour; les Français furent surpris d'un tel spectacle, et demandèrent quelle en était la cause. Des che- valiers qui s'étaient jadis trouvés en Calabre avec les almogavares , leur dirent que la coutume des almosravares était, en commençant un combat, de démancher leurs fers. Lecomte deBrenda(Brienne), un des comtes arrivés de France, s'écria : « Qu'est- » ce donc ? Nous sommes ici avec des diables ; » car ceux qui prennent ainsi le fer en main » sont des gens bien décidés à se battre. Je pense » que nous avons trouvé ce que nous venions cher-

400 CHUONIQUE (^98)

» cher. » Il se signa, et les deux armées s'avan- cèrent l'une contre l'autre.

Le comte Galceran et Don Blasco ne voulurent former ni d'avant- garde ni d'arrière-garde ; mais ils placèrent toute la cavalerie à gauche, et les al- mogavares à droite. Ils attaquèrent ainsi la ligne ennemie avec un choc épouvantable. La bataille fut sanglante, Les almogavares manièrent si bien leurs dards , qu'ils firent des choses vraiment dia- boliques; car dès leur premier choc, ils couchèrent par terre plus de cent cavaliers et chevaux desFran^ cais. Us brisèrent leurs lances et éventrèrent les chevaux , se jetant au milieu de la cavalerie comme s'ils eussent pénétré dans un jardin. Le comte Gal- ceran et Don Blasco allèrent attaquer les bannières françaises , et les renversèrent toutes. C'est alors qu'on vit de beaux faits d'armes, et des coups donnés et rendus; jamais il n'y eut de bataille aussi terri- ble , livrée par un aussi petit nombre de combat- tants. Elle dura jusqu'à midi, et on ne pouvait encore juger qui avait l'avantage. Toutefois, les bannières françaises étaient toutes abattues , excepté celle du comte de Brenda (Brieiîne), qui la releva lorsque son porte-bannière eut été tué , et la remit à un autre chevalier.

Les Catalans et les Àrragonnais voyant une telle résistance parmi leurs adversaires , se mirent à crier : « Arragon ! Arragon ! » Ce mot les ranima, et ils renouvelèrent leur attaque de la manière la plus merveilleuse. Enfin , les Français furent ré-^

(1298) i>E RAMON MUISTANERv lOi

dirits à quatre- vingt cavaliers, qui allèrent se placer sur une hauteur le comte Galceran et Don Blasco les attaquèrent. Que vous dirai-je? Ils obtinrent bien le titre qu'ils avaient apporté de France , de Chevaliers de la mort, car ils moururent tous.'Des trois cents chevaliers et de ceux qui les avaient accompagnés , il ne survécut que cinq hommes , montés sur des chevaux légers, et qui leur avaient servi de guides.

La troupe du comte Galceran et de î)on Blasco s'empara du camp. Ils y trouvèrent tant de riches- ses , que tous ceux qui avaient été présents à la ba- taille furent dans l'aisance pour toujours. Ils vi- rent qu'ils avaient perdu vingt-deux hommes à cheval , et trente-quatre hommes à pied . Ils ren- trèrent bien joyeux à Gaylaho, et firent rester les blessés entre Gaylano et Tray na, ils furent bien

soignes.

Le roi de Sicile apprit cette nouvelle, à Nicosia. lien fut ravi , ainsi que tous ceux qui s'intéressaient à lui.

Le quatrième jour après la bataille , le comte Galceran et Don Blasco allèrent reconnaître Pa- ternoet Oderno , et prirent bon nombre de Fran- çais qui étaient venus de Cathane dans les forêts pour se procurer du fourrage et du bois. Deux cents che- valiers français étaient venus pour garder ces four- rageurs. Ils furent tous tués ou faits prisonniers.

La perte des Chevaliers de la mort causa une grande douleur à Cathane. Le roi Charles et le

102 CHRONIQUE (,299)

pape Curent bien attristés aussi en apprenant cette nouvelle. « Nous pensions, dit le pape, avoir fini, » et nous n'avons rien fait. Il paraît que ce prince » défendra la Sicile aussi bien que son père et » son frère l'eussent fait. Et tout jeune qu'il est , il montre bien de quelle maison il est sorti. Si nous » ne l'obtenons par la paix, nous ne l'aurons ja- » mais tant qu'il vivra. »

CHAPITRE CXCII.

Comment le roi Charles enroya son fils, le prince de Tarente, en Sicile avec douze cents chevaux armes et cinquante galères ; et comment il fut battu à Trapani par le roi En Frédéric de Sicile, fait prisonnier et renfermé au château de Xifelo,

Le roi Charles, instruit de cela, fit embarquer, à Naples, son fils, le prince de Tarente, et lui donna douze cents chevaux armés , soit Français , soit Provençaux, soit Napolitains , tous bons guerriers. Il fit préparer cinquante galères , toutes décou- vertes , et ces troupes s'y embarquèrent. Le roi Charles ordonna à son fils de se rendre sur-le-champ à la plage du cap Rolland; au château de Saint- Marc , à Castallo et à Francavilla ; car il était plus à propos de débarquer sur leur propre territoire , que dans tout autre endroit. Il y avait d'ail- leurs là une nombreuse cavalerie du duc, qui se joindrait bientôt à lui. Ils retireraient de grands

0*99) DE RAMON MUNTAHER. IO^

rafraîchissements des places qui tenaient pour lui , et de ils pourraient , en tout temps, mar- cher sur Cathane, par un pays qui lui était dévoué.

Le roi Charles avait raison , et on eût fait sage- ment de le croire ; mais la jeunesse est rarement d'accord avec la sagesse ; elle écoute plus souvent ses propres idées*

Le prince s'embarqua à Naples avec tout ce monde 9 prit congé du roi Charles son père , qui le bénit , le signa , et lui recommanda de se con- duire avec prudence , aussi bien que tous ceux qui l'accompagnaient. Ils lui baisèrent les mains, s'em- barquèrent et firent voile pour Trapani. Voyez comme ils se souvinrent de ce que le roi Charles leur avait dit ! Tous dirent au prince : « Prenons n terre le plus loin que nous pourrons du duc. En- » suite nous irons, enseignes déployées, vers Ca- » thane, détruisant et brûlant tout ce cpii sera devant » nous. Ce serait une honte à vous de vous réunir » au duc; car il paraîtrait que vous n'osez rien » entreprendre par vous-mêmes. »

Le prince prêta l'oreille à ces conseils ; il ou- blia ce que le roi Charles lui avait ordonné , et vint à Trapani. Comme la flotte passait devant le cap de Guayll(Gallo), les gardes virent qu'elle allait à Trapani. On l'envoya dire aussitôt au roi de Si- cile , à Castre joan (Castro-giovanni), qui se trouve au milieu de l'île, et d'où Ton peut ainsi se trans- porter çà et là. Instruit que le prince allait à Tra- pani y il fit dire à ses barons, dans toute la Sicile, de

io4 CHRONIQUE (Iag9)

se rendre à Cathalafin ( Catalfano ) , il 8e trou- verait. Il le fit dire aussi à Huguet d'Àmpuries, qui était à Régol , en Calabre. Chacun ayant reçu le message , alla attendre le roi.

Leprinceeut un temps si favorable, qu'avant que le roieût réuni tout son monde , il eût pris terre aux sables de Trapani, entre cette ville etMatzara. H débarqua gens et chevaux , vint à Trapani et l'at- taqua. Il n'eut aucun succès ; il y fut au contraire maltraité* H quitta ce lieu et alla à Matzara. Le roi avança à sa rencontre avec les troupes qui se trouvaient auprès de lui ; savoir , sept cents cava- liers armés, et trois mille almogavares. 11 y avait avec le roi , le comte Galceran , Don Blasco , Don G. Raymond de Moncada>En Béranger d'Entenza, et autres bons et braves chevaliers. Les deux ar*- niées se mirent en ordre de bataille. Le comte Galceran, En G. Raymond de Moncada, et Don Blasco formaient l'avant-garde du roi de Sicile. Les gens de pied furent placés à droite et la cavalerie à gauche. Au moment de l'attaque , les almoga- \ ares s'écrièrent. « Démanchons les fers; » Ils frap- pèrent en même temps de leurs lances par terre. Ou eut dit une grande illumination ; ce qui épou- vanta tous les gens de l'armée du prince , quand ils en connurent la cause , ainsi qu'avaient fait les Chevaliers de la mort.

Les deux avant-gardès se heurtèrent d'une ma- nière terrible. L'avant-garde du roi de Sicile ayant attaqué, le roi, qui était jeune, leste, vaillant et

("99) DE RAMON MUNTANÈH. lo3

brave , et qui montait un excellent cheval, ne voulut pas attendre plus long-temps, et courut au lieu ouse trouvait la bannière du prince ; il l'attaqua si vi- goureusement , qu'il renversa par terre d'un coup de lance 9 et la bannière et le porte-bannière. C'est alors que l'on vit de beaux faits d'armés. Le prince était également jeune, grand, vigoureux et ex- cellent chevalier; ils firent l'un et l'autre des choses étonnantes. Le prince voulut relever sa bannière ; et la cavalerie deTun et de l'autre côté se battit avec courage. Le roi ne lâchait point prise, s'opposant toujours à ce que la bannière du prince fût relevée.

Dans ce conflit, le roi et le prince se trouvèrent vb-à-vis l'un de l'autre. Ils se reconnurent et en furent tous les deux satisfaits. Ils se battirent corps à corps , et chacun d'eux pouvait dire qu'il avait trouvé un adversaire digne de lui. Ils se battirent de telle manière, qu'ils brisèrent l'un sur l'autre toutes leurs armes. Enfin le roi donna un tel coup de massue sur la tête du cheval du prince , qu'il l'étourdit entièrement, et le coucha parterre. Dès que le prince fut tombé, un cavalier nommé En Martin Péris de Ros, qui vit bien que c'était prince, mit pied à terre et voulut le tuer. « Non , » non , s'écria le roi, ne le tue point. » Mais Don Blasco survint, et dit : «Tue-le. Non, dit encore le roi. »

Le roi voulut descendre de cheval , et Martin Péris de Ros , cria : « Seigneur , ne descendez » point. J'empêcherai bien qu'il ne meure, puis-

ÎOÔ CHRONIQUE (**99)

» que vous l'ordonnez ainsi. » On peut bien dire que ce jour-là le roi fut un bon père pour ce prince ; car , après Dieu , c'est lui qui lui sauva la vie. Dieu veuille qu'il lui en revienne bonne récompense; car il est juste que bon sajag soit récompensé !

Le prince voyant que c'était avec le roi qu'il avait eu affaire , se rendit à lui. Le roi le recom- manda audit Martin Péris de Ros , et à son frère , En Pierre de Ros , et à En Garcia Ximenès d' Ay var. Après cela, il parcourut le champ de bataille, la massue en main y partout la mêlée était la plus forte. Il fit de telles prouesses ce jour-là , qu'il prouva bien qu'il était le digne fils du bon roi En Pierre, et petit-fils du bon roi En Jacques. Il allait ainsi de tous côtés, abattant et assommant chevaliers et chevaux , semblable à un lion parmi les autres animaux. Mais pour parler des almo- gavares , un d'entre eux , nommé Porcell , qui fut ensuite dans ma compagnie, en Romanie, donna un tel coup de couteau à un cavalier fran- çais , que la jambière et la jambe partirent ensem- ble, et l'arme s'enfonça d'un demi-pan dans le flanc du cheval. Je ne saurais vous dire les coups de dards qu'ils donnèrent, et qui perçaient l'écu el le cavalier, de part en part. Enfin la victoire fut gagnée ; et tous les gens du prince furent tués ou pris.

Après la victoire, le roi envoya à Trapani, à Mat- zara, à Cathalafin, à Cathalamaur ( Castel-a-mare),

(1299) DE RAMON MUNTANER. 107

et aux communes , avec ordre que chacun apportât du pain et du vin ; car il voulait rester ce jour-là au camp. Il désirait de plus que ses troupes prissent possession du camp , et que tout ce que chaque in- dividu aurait gagné lui appartînt en propre; lui- même ne voulait pour sa part que le prince et les seigneurs ban n ère ts qui avaient été faits prisonniers; quant aux autres , ils devaient appartenir à ceux qui les avaient pris.

Les rafraîchissements arrivèrent au camp en abondance, et tous mangèrent et burent à volonté. Le roi y fit placer ses tentes et mangea avec ses Riches-Hommes. Il fit loger le prince sous une belle tente ; on le désarma et on fit venir les mé- decins du roi qui lui pansèrent une grande blessure de coup de cimeterre, qu'il avait reçue au visage, ainsi que d'autres contusions; on lui servit en- suite à manger d'une manière somptueuse ; le roi recommanda de le bien soigner. Ce jour-là , on se reposa sous les tentes du camp; les troupes en- levèrent tout ce qui se trouvait dans le camp : il n y eut aucup homme qui ne gagnât beaucoup; et dans la soirée du lendemain, le roi et toute l'armée, satisfaits et joyeux, entrèrent à Trapani , avec le prince et les prisonniers. Ils y demeurèrent quatre jours. Le roi ordonna de conduire le prince au château de Xifelo, de le garder et de le bien Soi- gner. Il répartit dans les divers châteaux tous les Riches-Hommes prisonniers , et les recommanda à différents chevaliers. Ses ordres furent exécutés.

Le prince fut conduit , à petites journées, à Xi-

io8 CHRONIQUE (**99)

felo; et il eut une garde digne d'un tel seigneur. Tout cela étant terminé, le roi et les chevaliers re- tournèrent à leurs postes sur les frontières.

Je cesse de vous entretenir du roi, pour vous parler du duc et du roi Charles.

"*^Sî

CHAPITRE CXCIII.

Comment le roi Charles et le Saint-Pçre firent dire à Philippe , roi de France , d'envoyer son frère messire Charles en Silice , le pape vou- lant lai fournir des fonds de Saint-Pierre ; ce qui fut accorde' parle roi et les douze pairs de France.

Le duc ayant appris que son frère avait essuyé une grande défaite et était prisonnier, en fut vi- vement affligé , comme on peut le croire. Toutes les maisons nobles de Naples avaient perdu leurs chefs. Le pape y fut aussi très sensible, et il dit encore bien plus de choses qu'il n'avait fait lors de la perte des Chevaliers delà mort. 11 déclara qu'il regardait le trésor de Saint-Pierre comme épuisé, si on ne faisait la paix avec le roi Frédéric. Il envoya un cardinal au roi de France, avec des messagers du roi Charles , pour prier con- jointement le roi de France d'envoyer son frère , messire Charles , en Sicile , secourir le duc, disant que s'il ne le faisait, le duc ferait de deux choses l'une ; ou il abandonnerait tout ce qu'il possédait en Sicile , ou bien il serait pris ou tué; Le pape promettait de donner à messire Charles

;«x>9) DE RAMON MUNTANEll. IO9

et aux chevaliers qui viendraient avec lui tous les fonds qui leur seraient nécessaires, sur les trésors de l'Eglise, et il l'engageait à amener avec lui cinq mille cavaliers, assurant qu'il les paierait bien.

Les envoyés du roi Charles et le cardinal se rendirent en France, et exposèrent la chose au roi et aux douze pairs. Il fut décidé que le roi Charles ne serait point abandonné par la maison de France ; car le déshonneur et le dommage éprouvés par ledit roi intéressaient plus la maison de France qu'aucune autre. Je pense qu'ils avaient raison; et si les autres rois faisaient de même, et prêtaient leurs secours à ceux qui sont de la même famille, ils seraient plus redoutés qu'ils ne le sont quand ils s'abandonnent mutuellement.

Il fut décidé que le roi Charles viendrait en per- sonne ; qu'il prendrait les Riches-Hommes et che- valiers qu'il jugerait à propos ; et que l'Eglise paie- rait tout.

Messire Charles se mit en route pour la Sicile , avec pouvoir de s'y établir, s'il le trouvait bon. Après avoir accepté autrefois la donation du royaume d'Arragon, au détriment du roi En Pierre, son oncle, il acceptait aujourd'hui la Sicile, aq détriment du roi die Sicile , son cousin germain ; cette mauvaise conduite ne pouvait qu'avoir une mauvaise fin. Chacun peut voir ce qui arrive de telles inconvenances , puisqu'il y a cent ans que la maison de France ne fait rien qui soit à son hon-r neur, mais bien à sa honte. Ainsi arrivera-t-il tou- jours à ceux qui ne suivent pas la vérité et la justice.

110 CHRONIQUE (isgg)

Je ne vous parlerai plus du roi Charles , qui va réunissant les troupesqui doivent le suivre en Sicile ; mais je vous entretiendrai d'un homme d'une ori- gine peu élevée, qui, par sa vaillance, fut porté à un rang plus haut que ne fut jamais nul autre. Je vais vous raconter ce qui lui arriva, et quelles furent ses actions grandes et merveilleuses, qui sont , à bon droit , en grande estime dans la maison d' Ar- ragon ; elles sont en grande partie cause de ce que j'ai composé cet ouvrage, pour rappeler les belles actions et les brillantes victoires des Catalans et des Arragônais en Romanie, ils furent d'a- bord amenés par lui; et nul ne peut raconter ces choses avec plus de fidélité que moi; qui, pendant son temps de prospérité, fus en Sicile son lieu- tenant-général, et qui fus initié dans toutes ses af- faires les plus importantes , tant sur terre que sur mer. Ainsi, on doit ajouter foi à ce que je vais raconter.

(|3°°) DE RAMOH MUNTANBR. 111

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DE L'EXPEDITION

DE ROMANIE.

CHAPITRE CXCIV.

oo raconte le commencement de frère Roger, qui depuis s'éleva si haut, et les grandes prouesses qu'il fit dans sa vie.

La vérité est que l'empereur Frédéric eut un fauconnier qui était d'Allemagne , et avait nom Richard de Flor , et il fut très vaillant homme : il loi fit épouser, dans la ville de Blindes, une demoi- selle, fille d'un honorable homme de la cité de Brindes, qui était Riche-Homme; si bien que, entre ce que l'empereur lui donna et ce qu'il prit de sa femme , il fut grandement opulent. De cetle dame , il eut deux fils ; l'aîné eut nom Jacques de Flor, et le plus jeune eut nom Roger de Flor. Au temps Conradin vint au royaume de Sicile, l'aîné n'avait pas plus de quatre ans , et ledit Roger pas plus d'un an. Leur père était bon homme d'ar- mes; il voulut se trouver à la bataille de Conradin contre le roi Charles, et en cette bataille il mourut. Quand le roi Charles se fut emparé du royaume , il confisqua à son profit to us les biens de ceux qui

112 CHRONIQUE (i3qo)

avaient été à la bataille , et qui n'étaient ni de la famille de l'empereur ni de celle do roi Mainfroi ; si bien qu'il ne resta plus à ces enfants et à leur mère que ce que la mère avait apporté en dot: ils furent dépouillés du reste. Or, en ce temps , les navires des Messinois venaient aborder à Brindes. venaient hiverner aussi ceux de la Pouille, qui voulaient transporter hors du royaume des pèlerins ou des provisions; car les Messinois avaient tous de grands établissements, et en ont encore à Brindes, par toute la Pouille et par tout le royaume. Les navires qui hivernaient dans ce lieu commençaient au printemps à charger pour aller à Acre, et prenaient des pèlerins ou 4e l'huile , ou du vin , ou toutes sortes de vivres, ou du froment. Assurément c'est le lieu le plus propice pour le passage d'outre mer , qui soit dans la chrétienté ; et de plus , la terre abonde en toute choses, et est assez proche de Rome : ce lieu offre le meilleur port du monde, car les maisons s'avan- icent jusque dans la mer.

Lorsque ledit enfant Roger avait environ huit ans, il advint qu'un prud'homme, frère servant du Temple , nommé frère Vassayll , lequel était natif de Marseille, et était commandeur d'un navire du Temple , et bon marin , vint passer un hiver à Brindes , pour lester son navire et le faire radouber en Pouille. Pendant qu'il faisait radouber ce navire, cet enfant Roger parcourait le navire, y montait aussi légèrement que s'il eût été un

(i3oo) DBRAMOH MUNTANEH. I 1 3

petit mousse , et tout le jour il était avec eux car le logement de sa mère était très près du lieu le navire était en relâche. Ce brave frère Vassay 11 s'attacha tellement audit enfant Roger, qu'il l'ai- mait comme s'il eût été son fils. Il le demanda à la mère , et lui dit que , si elle le lui confiait , il ferait son possible pour qu'il fût bon homme du Temple. La mère, voyant qu'il était un prud'- homme, le lui confia volontiers, et lui le reçut.

L'enfant Roger devint le plus expert enfant en mer; il faisait merveilles en grimpant et exécutant toutes les autres manœuvres ; si bien que, quand il eut quinze ans» il fut tenu pour un des bons ma* rins du monde, pour la pratique ; et quand il eut vingt ans, il fut bon marin de théorie et de navi- gation. Ce brave frère Vassay U le laissait faire tontes ses volontés sur le navire. Le grand-maître duTeniple, quile vit ainsi ardent et bon, lui donna le manteau et 1* fit frère servant. Peu de temps après qu'il fût frère, le Temple acheta des Génois Un grand navire, le plus grand qui fût fait en ce temps là, et qui avait nom le Faucon, et on le confia audit frère Roger de Flor. Ce navire navigua long- temps sagement et avec grande valeur, si bien que Roger se trouva à Acre , au même moment que la flotte du Temple ; entre tous les navires qu'il y avait, pas un ne valait autant que le sien. Or, ce frère Roger fut le plus généreux homme qui naquît jamais y et on ne peut le comparer qu'à un jeune roi ; tout ce qu'il gagnait , il le par-

Cbroiiqck. T. VI» R. Mu*ta**iu //. <+

Il4 CHHONIQUK (i3oo)

tageait entre les honorables chevaliers du Tem-» pie , et savait ainsi s'en faire beaucoup de bons amis. Dans ce temps , on perdit Acre ; il était alors au port d'Acre avec le navire , sur lequel il prit des dames et demoiselles, avec de grands trésors et beaucoup de braves gens ; il les trans- porta ensuite à M untpelegrin , et gagna sans fin dans ce voyage.

Il donna beaucoup d'argent au grand-maître et à tous ceux qui avaient du pouvoir au Temple , comme de la part de sa mère. Quand cela fut fait, des envieux l'accusèrent auprès du grand-maître, disant qu'il possédait de grands trésors qu'il avait amassés par suite de l'affaire d'Acre ; si bien que le grand-maître s'empara de tout ce qu'il put trou- ver, lui appartenant , et puis voulut le prendre lui- même; mais lui le sur, dégréa le navire au port de Marseille et s'en vint à Gênes , il trouva messire Ticin Doria , et autres amis qu'il avait su se faire : il reçut d'eux tant de présents, qu'il acheta une bonne galère, nommée Y Olivette , et l'arma fort bien. Avec cette galère, il vintàCatane trouver le duc et lui offrit de le servir de sa galère et de sa personne. Le duc ne l'accueillit bien ni de fait ni de parole. Ainsi fut-il trois jours sans pouvoir ob- tenir une bonne réponse. Le quatrième , il vint devant lui, et lui dit : « Seigneur , je voie qu'il » vous est pas agréable que je sois à votte service, » sur qnoi je vous recommande à Dieu , et je vais » chercher un autre seigneur auquel mes services

(iloo) DR RAMOX MUNTÀNBR. Ij5

» poissent plaire ~. Le duc lui répondit qu'il allât à la bonne aventure. Bientôt il se retira et vint à Mes- sine , il trouva le seigneur roi Frédéric , se pré- senta à lai et lui offrit ce qu'il avoit offert a* duc. Le seigneur roi l'accueillit fort gracieusement et accepta son offre. Bientôt il l'attacha à sa maison , et loi assigna revenus et honneurs ; et lui et totiS cens qui étaient venus avec lui, firent hommage au roi.

Le frère Roger , quand il vit le bel accueil et les grands honneurs que lui avait fait le seigneur roi , se tint pour bien récompensé ; et quand il eût été huit jours avec le seigneur roi et eut appareille son monde , il prit congé du seigneur roi , s'en alla en Pouille , et prit un navire chargé de vi- ?res , qui appartenait au roi Charles , et allait au- près do duc à Gatane. Il le fit monter par des gens de sa compagnie , et prit sur sa galère ceux dudit navire. 11 conduisit à Syracuse ce navire, qui était de trois ponts , chargé de grains et autres pro- visions; il prit ensuite dix barques, également char- gées de vivres, que le roi Charles envoyait au duc; et avec ces barques, il vint à Syracuse et ravi- tailla cette ville , il y avait grande disette de vivres. Avec sa galère, il approvisionna pareille- ment le château d'Agosta. Que vous dirai-je? avec cette capture, il approvisionna ainsi Syracu et le château d'Agosta, Lenti et toutes les autres places occupées par les gens du seigneur roi , et oui étaient acnc environs de Syracuse. II vendit des

8.

Il6 CHRONIQUE (i3oo)

vivres , à Syracuse , à bon marché , et en envoya à Messine; et avec l'argent , il paya les soldats qui étaient au château de Syracuse , à la cité , à Agosta , à Lenti , et dans toutes les autres places; de sorte qu'il paya tout le monde, les uns en ar- gent , les autres en denrées pour six mois. Ainsi il approvisionna tout , et il lui resta encore, du gain - qu'il avait eu, environ huit mille onces. Il revint alors à Messine, et apporta au seigneur roi, qui était dans la Sicile , mille onces en beaux carlins ; il paya les soldatsdu comte d'Esquilaix, et ceux qui étaient à Catane , h la Motte , au château de Sainte-Aga- the , au pied de Datil , à la Madeleine et à Guirays , à savoir en argent et en vivres également pour six mois; puis il arma quatre galères, outre la sienne, tirées de l'arsenal; et quand il les eut armées, il alla encore une fois en Pouille, et prit à Otrante le navire d'En Béranger-Samuntada) de Barce- lonne , qui était chargé de blé , appartenant au roi Charles , grand navire de trois ponts , que le roi Charles envoyait à Catane. Il le monta et le conduisit à Messine , et procura grande abondance à la cité , avec les autres navires et barques qu'il prit ; car il en conduisit plus de trente , également chargés de vivres. De sorte , que ce serait chose in- finie d'énumérer ce qu'il gagna <• et le bien qu'il fit à Messine , à Reggio et à toute la contrée ; c'é- tait vraiment considérable.

Or , quand il eut fait tout cela , il acheta cin- quante bons chevaux ; il monta des écuyers cala-*

fi3oo) DE RAMOTI MUNTÀNER. 117

lans et Aragonais qu'il reçut dans sa compagnie, il attacha cinq cavaliers catalans et arragonais à sa maison j prit beaucoup d'argent, et alla était le seigneur roi. Il le trouva à Plasa , et il lui remit plus de mille onces en espèces. Il en donna aussi à Don Blasco et à En G. Galléran, et à En Béran- ger dJEntença surtout, avec qui il se lia de telle amitié, qu'ils furent comme des frère* , et que tout ce qu'ils avaient leur fut commun.

Que vous dirai-je ? il n'y eut ni riche-homme ni chevalier, qui n'acceptât ses dons, et dans toutes les forteresses il venait , il payait aux soldats la solde de six mois. Ainsi il renforça le roi , et res- taura si bien son monde, qu'un homme en valait plus que deux ne peuvent valoir. Le roi, voyant son mérite , le fit vice-amiral de Sicile , le plaça dans son conseil , et lui donna le château de Trip , le château de la Licala, et les revenus de Malte.

Le frère Roger, qui vit les honneurs que le sei- gneur roi lui avait faits, laissa si compagnie à che- val auprès du seigneur roi, en lui donnant pour chefs deux chevaliers, l'un nommé En Déranger de Montroig, Catalan , et l'autre messire Roger de la Mâtine , et leur laissa de l'argent pour fournir à leurs besoins. Il prit alors congé du seignçur roi, s'en vint à Messine , arma cinq galères et une bar- que, et voulut parcourir les étalsde la Principauté, la plage romaine, les rivages de Pise , de Gênes , de Provence, de Catalogne, d'Espagne et de Bar- barie. Et tout ce qu'il trouvait , amis ou ennemis,

*l8 CHRONIQUE (i3ooj

*vec argent ou bonnes marchandises, qu'il pût charger sur les galères, il le prenait. Aux amis, il faisait des billets de dettes, et leur disait qu'il les paierait à la paix ; aux ennemis il prenait pareillement ce qu'il trouvait de bon , et lais- sait les navires et les personnes. Jamais il ne faisait de mal aux personnes ; et chacun s'en all^t ainsi payé , si bien qu'en ce voyage il gagna sais fin , or, argent et bonnes marchandises, autant que les galères pouvaient en porter.

Avec ce gain il retourna en Sicile , tous les soldats de cheval et de pied l'attendaient, comme -les Juifs attendent le Messie. Arrivé à Trapana, il entendit dire que le duc était venu sur Messine, et qu'il la tenait assiégée par mer et par terre; il vint alors à Çaragoca (Syracuse) , et il désarma. Les soldats l'y attendaient avec grande confiance; et pour mieux les réunir à lui , il déclara que tout homme, soit cavalier, soit fantassin, soit garde de château , en Sicile et en Calabre , recevrait sur-le-champ la solde de six mois. De cette ma- nière, les soldats étaient de si bonne volonté, qu'un soldat en valait deux. Puis il fit venir sa compa- gnie , la paya de la même manière , et envoya de pins au roi, ainsi qu'à tous les riches-hommes K de grandes sommes d'argent.

('*") 1>B KAMOR XUHTANEn. llg

CHAPITRE CXCV.

Coiient le doc Robert assiégea Messine avec toutes ses forces ; corn- Beat à cette nouvelle le seigneur roi Fre'derb eavoja à Messine Don Blasco et le comte Galceran avec des secours ; comment le duc Ro- alors en Calabre , ce dont furent très fiches tous ceux de

Il est vrai que le duc sut qu'à Messine , il n'y avait pas beaucoup de vivres. Pensant qu'il pouvait la serrer étroitement, il alla avec son armée à la Gatuna. Pas un vaisseau ni barque de la flotte qui jetait, ne put entrer à Messine niàReggio. Et ainsi il pouvait tenir deux sièges. Il lui était facile de resserrer Messine , de telle manière , qu'il ne lui arrivât aucun secours ; car il tenait Millas , Montfort , Castalle, Francaville, Gaig et Cataue. Il disposa ainsi les frontières; il plaça les compagnies à Catane, à Paterne , à Oderno , à Cero et aux au- tres lieux , et vint à Messine avec toute son armée navale , composée de plus de cents galères. Il prit terre à Rocamador , et puis s'en vint au bourg , se tient le marché. Il le détruisit et 1e brûla; et puis vint à l'arsenal , il incendia deux galères ; les autres furent détruites.

Que vous dirai-je? chaque jour il nous livrait de grandes batailles ; et je puis vous le dire , car je fus au siège du premier jour jusquesau dernier , et j'avais établi ma conn établie depuis la tour de

120 CHRONIQUE (iSoiJ

Sainte-Claire, jusqu'au palais du seigneur roi;ef nous fûmes assurément plus tourmentés en ce lien qu'en aucun autre de la cité , tant on nous livrait d'assauts par terre et par mer.

Le seigneur roi ordonna alors à Don filasco , et au comte Galceran, de se tenir prêts avec sept cents bommes h cheval , l'écu au cou ; il y joignit deux mille troupes de partisans almogavares , et les envoya pour secourir Messine. Ils ne dévoient pas partir qu'ils n'eussent combattu le duc. Ne croyez pas qu'aucun d'eux hésitât ; car ils étaient tous également de bon cœur. Dès qu'ils furent à Trip, ils nous mandèrent qu'à l'aube du jour ils seraient avec nous devant Messine , et que nous attaquassions d'un côté , tandis qu'ils atta- queraient de l'autre l'armée du duc. Nous nous disposâmes donc , avec grande allégresse , à sortir et à attaquer; mais la nuit le duc l'apprit . et dès qu'il fut jour , tous étaient déjà passés en Calabre , sans qu'il restât autre chose que quelques tentes qu'ils n'avaient pu enlever; car le jour les avait surpris.

Dès que l'aube parut, Don Blasco, le comte Galceran et toute leur troupe , tous prêts pour la bataille, marchèrent vers la montagne . sur Ma- tagriffo , et ceux de la cité se tinrent prêts à sortir. Ils regardèrent, mais ne trouvèrent personne , car tous avaient passé à la ( iatuna. Us s'arrêtèrent donc en ce lieu. Don Blasco et le comte Galceran avec leui troupe entrèrent à Messine , et tous fu-

f,3°0 DE l..\)H>\ MUMTAMEII. 131

renl très lâches de n'avoir pu trouver à livrer Juiaille. Xivert de Josi , qui portait la bannière da comte Galceran , leur envoya à la Gatuna un jongleur avec une chansoo dans laquelle il leur faisait savoir qu'ils étaient prêts , et que s'ils vou- laient revenir à Messine , on les laisserait prendre terre en sûreté , et puis on les combattrait ensuite. Ifs n'en voulurent rien faire; car ils redoutaient ces deux riclies-hummes , plus qu'aucun qui fut an monde ; et ils avaient raison de le faire, car ils étaient très excellents chevaliers et de grande va-

CHAPITRE CXCVI.

l-omcnt Mesiine fui en danger de te rendre par famine ; et o

elle fat ravitaillée p*r frère Roger avec dix galère* chargée» de graim ;j après tpoï le duc , le lendemain , fui force' de lever I' «5e et de retourner > tauuc.

Le siège dura tant , que Messine fut en danger de se rendre par famine ; et pourtant le seigneur roi y entra deux fois , et chaque lois il y introduisit plus de deux mille bêles chargées de blé el de farine, et beaucoup de bétail; mais tout cela n'était rien. Lebléqui venait par terre ne produisait aucun bien , car la compagnie e. la cavalerie qui Un es- cortaient, en avaient mangé une grande partie lorsqu'elles s'en retournaient ; et ainsi la cité étaus toojours dans la disette. Frère Roger s'était biea

122 GHKOMQUE (l3oo)

informé de tout cela ; outre les six galères qu'il avait àCaragoca (Syracuse), il eu acheta auxGénois qua- tre qui se trouvaient entre Palerme et Trapana , et eut ainsi dix galères; il les chargea de blé à Xacca; *'en vint à Syracuse, et attendit d'être favorisé d'un vent d'ouest ou de sud. La fortune voulut que le ventfutsiviolentce jour là, que toute la mer était agitée. Aussi nul autre qu'un aussi bon marin que lni , n'eût osé faire voile de Syracuse. Il partit au milieu de la nuit , et à l'aube du jour , il fut k Tentrée du phare. C'est la plus grande merveille du inonde que rien puisse tenir à l'entrée du phare, avec un vent d'ouest ou de sud : car les courants y sont si forts , et la mer y est tellement agitée , que rien n'y peut rçsister ; et lui avec sa première ga- lère entra avec les mâts abaissés.

Dès que les galères du duc le virent, tous com- mencèrent à crier et à vouloir lever les chaînes ; mais ils ne purent pas ; et ainsi les dix galères de frère Roger entrèrent à Messine, toutes sauves et sûres. Il n'y a pas d'homme au monde qui eût su réussir dans une telle affaire.

Aussitôt son entrée dans Messine , il fit crier le hlé à trente tarins la salmée , quoiqu'il lui coûtât plus de soixante tarins avec les frais, et qu'il} eût pu le vendre à dix onces la salmée , s'il eût voulu. Ainsi Messine fut ravitaillée , et le lendemain le duc leva le siège et s'en retourna à Catane. On peut voir par que les seigneurs du monde doivent bien se garder de dédaigner personne ; car , voye*

(<3oa) DE R À MON MlîflTANEH. 1*3'

quels grands services rendît ce digne homme au roi de Sicile , qui l'avait accueilli avec courtoisie ; et quel préjudice il causa au duc , qui lui avait fait on mauvais accueil.

CHAPITRE CXCVII.

Çtmmeut messire Charles fit France passa en Sicile avec quatre mille cavaliers , prit terre à Termens et assiégea Xacca , de qua- tre raille nommes , tous , moins cinq cents , moururent de maladie.

Or la délivrance de Messine causa une grande joie à toute la Sicile el à toute la Calabre, aussi- tieu au seigneur roi qu'à ses barons. Mais le roi Charles et le pape furent en grande inquiétude et en grande peur que le duc ne fût perdu et tous ceux qui étaient avec lui. Ils pensèrent donc à en- voyer promptement des messages à messire Charles, pour l'engager à venir.

Messire Charles arrivé à Naples , amena quatre raille cavaliers soldés par le pape. Dès qu'il fut à Naples, il monta sur les galères que le duc lui avait envoyées , et sur d'autres vaisseaux , navires et barques , que le roi Charles avait fait préparer à Naples , et vint prendre terre à Termens ( Ter- mini). il se fit de grandes fêtes ; et, pour bon commencement, il y eut de grandes rixes entre les Latins , les Provençaux et les Français , et si grandes qu'il périt en peu de temps plus de deux quille personnes. Ils partirent de Termens et al-

12^ CHRONIQUE (i3oa)

lèrent assiéger ia ville de Xacca ( Sciacca ) , au midi de la Sicile ; c'est assurément la plus faible ville de Sicile. Ils y restèrent long-temps à faire jouer leurs trébuchets; et je vous assure qu'il fut fort agréable au seigneur roi d'Àrragon , qu'il ne pussent prendre de gré ou de force une telle ville, et qu'il n'y pussent rien faire en tout un mois.

Lorsque le siège était le plus resserré et par mer et par terre , il y entra de nuit par la plage , un chevalier de Peralada, nommé Simon de Vallguarnera , avec deux cents hommes à che- val armés , et beaucoup de gens de pied. Par suite de son entrée dans la place, les habitants ne crai- gnirent plus le siège, et ils firent au contraire éprou- ver de grandes pertes aux assiégeants. Que vous dirai-je? Le siège dura jusqu'à ce que messire Charles de France et le duc eussent perdu par les maladies presque tous leurs cavaliers . et une grande partie de leurs gens de pied ; de telle sorte qu'ils n'eus- sent certainement pas pu réunir cinq cents hom- mes à cheval.

{i3o^ »B RAMOK MOTCIAHBR. 135

CHAPITRE CXCVIII

Gomment te fit l'entrevue do seigneur roi Frédéric de Sicile et de mesure Charles, près Calathabellot ; comment la paix fat traiiée et conclue; et comment le seigneur roi Frédéric de Sicile se maria avec la fille du roi Charles , nommée Na Lieonor.

Le roi Frédéric était avec toutes ses troupes , à trente lieues de , en un lieu nommé Calathabel- lot ; et étaient avec lui le comte Galceran , avec sa compagnie, et Hugues d'Ampuries, comte d'Es- quillaix (Squillaci), Bérenger d'Entença, G. R. de Muncada , Don Sanche d'Arragon , frère du sei- gneur roi Frédéric , frère Roger , messire Mathieu de Termens ( Termini ) , messire Conrad Lança . et beaucoup d'antres riches-hommes et chevaliers, qui, tous les jours , criaient au seigneur roi : « Al- » Ions à Xacca ( Sciacca ) , et prenons messire » Charles et le duc : car, certainement , nous n pouvons le faire à notre aise. » Et le seigneur roi répondait : «Barons, ne savez-vous pas que » le roi de France est notre cousin-germain , et messire Charles aussi ; comment pouvez-vous » donc me conseiller d'aller prendre messire Char- » les , bien que cela soil en notre main ? Mais à » Dieu ne plaise, que nous fassions si grand dés- » honneur à la maison de France, ni à lui qui est

«notre cousin- germain. Si, aujourd'hui, il est » contre nous, une aatre fois il sera peut être avec » nous.

128 CHRONIQUE (i3oj)

On leva donc le siège de. X ace a (Sciacca ); mes- sire Charles et ses gens se rendirent par terre à Messine, et ils lurent bien accueillis partout. Le duc cette fois vida Catane , ainsi que les autres places qu'il possédait en Sicile , et s'en vint à Messine , et le seigneur roi fit de même.

Le roi rendit de grands honneurs à messire Charles ,r.et il fit venir le prince de Xifelo , et le remit entre ses mains, et se fit une très grande fête. Messire Charles, et tous ceux qui étaient venus avec lui , prirent tous congé du seigneur roi , et s'en allèrent par la Calabre , que le roi leur avait rendue.

Peu de temps après , le roi Charles envoya très honorablement madame l'infante à Messine , se trouva le seigneur roi Frédéric , qui la reçut avec grande solemnité. Et là, à Messine, dans l'église de Sainte- Marie- la -Nouvelle , il la prit pour femme : et ce jour fut levé l'interdit de toute la terre de Sicile , par un archevêque, légat du pape, qui y vint de la part du pape , et on remit à chacun tous les péchés qu'iL avait commis pen- dant la guerre. Ce même jour fut posée la couronne sur la tête de la reine de Sicile ; et on fit à Messine la plus grande fête qui fût jamais célébrée.

fl3°*) DE BAMOH MUNTAHEli. 1 30

CHAPITRE CXCXI.

I A

Coûtent frère Roger commença à s'occuper ' du passage do Romanie , et envoya des messagers à l'empereur de Constantinople pour lui faire taToir qu'il était prêt à passer avec les Catalans , et pour lui de- Bander es mariage la nièce de l'empereur Lantzaura , evec le titre de BMgadnc $ ce qui lui fat accorde' par l'empereur.

Au milieu du bruit de cette fête si brillante, frère Roger était en grande pensée ; il lui parais- sait qu'en était fait d'eux. Il était le plus habile homme du monde à tout prévoir ; il se disait donc ainsi en lui-même : « Ce pauvre seigneur est perdu , aussi-bien que les Catalans et les Ara* » gonais; je vois bien qu'il ne leur pourra rien » donner, et ils lui causeront, de leur côté, » de grands embarras; car ils sont comme tous » les autres hommes, nul ne peut vivre sans » manger et boire ; ils n'auront rien du seigneur p roi, et feront carême par force ; à la fin ils » ravageront tout le pays , et mourront tous isolés. » D faut donc , puisque tu as servi le seigneur roi » qui t'a accordé tant d'honneurs , que tu tâches » de le débarrasser de ces hommes , à son honneur ** et à l'avantage de tous tant qu'ils sont. » Il pensa a*fcsi qu'il ne serait pas bon pour lui de rester en Sicile; que puisque le seigneur roi était en paix avec l'Église , le maître du Temple, le roi Charles e* le duc, qui lui voulaient tant de mal, ne man-

^MtOïIQBKS. T. VI. Pi. MuiTAHKl. //. 9

l5o CHRONIQUES (,3'

queraient pas de le réclamer du pape; et qu'alors seigneurroi aurait à faire de deux choses l'un< ou de le livrer pour obéir au pape , ou de s'expos à une nouvelle guerre, et qu'il lui serait bi< pénible que le roi éprouvât un tel affront à eau de lui. Après s'être fait tous ces raisonnement qui étaient justes, il alla trouver le roi, le prit part dans une chambre , et lui raconta tout ce qu venait de penser, et quand il le lui eut dit, ajouta : « Seigneur , j'ai pensé que si vous vouli » m'aider, je pourrais à mon tour vous aider vo » même , ainsi que ceux qui nous ont suivis to » deux. »

Le roi lui dit qu'il avait pour agréable tout < qu'il avait imaginé , et qu'il le priait d'y pourvo de telle manière qu'il fût sans blâme, et que c fût le profit de ceux qui l'avaient servi ; que d reste il était disposé et prêt à lui donner toul l'assistance qu'il pourrait.

« Or donc , seigneur , dit frère Roger , sous voti » bon plaisir, j'enverrai deux chevaliers avec un » galère armée à l'empereur de Constantinoplc » et je lui ferai savoir que je suis disposé à aile » vers lui avec telle compagnie de cheval et d » pied qu'il voudra , tous Catalans et Arragonais » pourvu qu'il leur donne entretien et solde. J » sais qu'il a grand besoin de ce secours ; car le » Turcs lui ont pris plus de trente journées d » pays, et avec aucune autre troupe il ne fer » autant qu'avec les Catalans et Arragonais, e

(i3o*) DB RAMO» MUHTÀNBR. l3l

» surtout avec ceux-ci , qui ont fait cette guerre » contre le roi Charles. »

Le seigneur roi lui répondit : « Frère Roger , » vous vous connaissez mieux que nous en ces » affaires ; il nous paraît toutefois que votre idée » est bonne; ainsi, ordonnez tout ce qu'il vous » plaira; et tout ce que vous ordonnerez, nous » nous en tiendrons pour satisfait. »

Sur cela le frère Roger baisa la main au seigneur roi, le quitta, retourna en son logis, et y resta tout le jour à mettre ordre à ses affaires. Et le seigneur roi et les autres se livraient aux plaisirs et aux divertissements de la fête.

Quand vint le lendemain, il fit appareiller une galère, prit deux chevaliers dans lesquels' il avait confiance , et leur dit tout ce qu'il avait médité. Il leur dit , de plus , qu'ils fissent en sorte : qu'on lui donnât pour femme la nièce de l'empereur de Lantzaura l ; qu'il fût de plus méga- duc de l'empereur ; que l'empereur fit payer qua- tre mois d'avance à tous ceux qu'il emmènerait, à raison de quatre onces le mois par cheval armé , et d'une once le mois par homme de pied; qu'il les maintînt avec cette solde tout le temps qu'ils1 voudraient rester, et qu'on leur assurât la paie à Malvoisie. 11 leur donna acte de tout, tant de (re

i. Marie, fille du prince bulgare Asan et d'Irène, sœur dfAodronic.

J02 CHRONIQUES (13m

qui était fait que de ce qu'ils avaient à faire. El certes, je dois savoir ces choses, puisque moi-même je fus occupé à dicter et à mettre en ordre lesdit! articles , pour leur donner pouvoir et procuratàoi suffisantes , afin de conclure soit un mariage, aotl toute autre affaire. Comme ces cavaliers #étaieo bons et sages , dès qu'ils eurent compris ce dont i s'agissait , il ne fut plusjbesoin de multiplier le articlesde leurs instructions ; mais allons par ordre Sitôt qu'ils furent expédiés, ils prirent congé à frère Roger , qui tint la chose pour faite , para qu'il avait grand renom en la maison de Tempe reur, et qu'au temps il conduisait le navin nommé le Faucon du Temple , il avait rendu à nombreux services aux navires de l'empereur qu'i rencontrait outremer , et qu'il connaisait le Grecs; il avait aussi une grande réputation eu Ro manie et partout le monde , pour l'aide qu'il atai donné si efficacement au roi de Sicile, et pourtas d'autres grandes actions. Ce qui ajoutait encore sa confiance > c'est que En Béranger-d'Entença, qt était avec lui frère-juré * lui avait promis de I suivre, aussi-bien que En Ferran Ximenès d'Arenog En Ferran d'Aunes , En Corberan d'Alet y E Martin de Logrcgi , En P. d'Aros , En Sanche d'A ros , En Béranger de Rocafort , beaucoup d'auta chevaliers catalans et aragonàis, et bien quatr mille almogavares, tous bons combattants , etqui depuis le temps du seigneur roi En Pier rejusqu' ce jour , avaient fait? la guerre de Sicile ; si bie

(i3o3) DE RAMOU MNTANEU. l33

qu'il en fat très satisfait. Et cependant il secourait chacun de ce qn'il pouvait , et ne laissait personne dans le besoin.

La galère alla si bien , qu'elle arriva en peu de temps à Gonstantinople , elle trouva l'empe- reur Xor > Andrinocho?, et son fils aîné, Xor Mi- queli. Quand l'empereur eût entendu le message , 11 fut très satisfait , et il accueillit fort bien les envoyés. Enfin la chose advint comme frère Roger Tarait demandé, c'est-à-dire que l'empereurvoulut que frère Roger eut pour femme sa nièce, fille de l'empereur Lantzaura 3. Bieatôt il l'accorda, pour frère Roger , à l'un de ces chevaliers ; après quoi il voulut que toute la troupe , qui venait avec frère Roger , fut à la solde de L'empereur , à raison de quatre onces par cheval armé, deux onces par cheval non armé , et une once pour un homme de pied ; quatre onces pour le capitaine de Uchiourme 4, une once pour le nautonnier^, vingt tarins pour l'arbalestrier , et vingt-cinq tarins pour le pilote4. Cette solde devait être régulièrement payée de quatre mois en quatre mois; et en tout temps, si quelqu'un voulait s'en retourner dans

i. Du mot grec Xup< 'i. Andronic. 3. Azan. 4* Comit.

5. Notxer.

6. Praken.

l34 CHRONIQUES. Cl3°-

l'Occident , il devait être payé de son dû, afin d pouvoir partir et il devait recevoir de plus la pai de deux mois de retour. Frère Roger devait ètr megaduc de tout l'empire ; l'office de megadu équivaut à prince et seigneur de tous les soldats d l'empire ; il devait aussi être fait grand-amiral , toutes les îles de la Romanie, ainsi que toutes le places maritimes , lui devaient être soumises.

L'empereur envoya à frère Roger le titre di megaduc , par une bulle d'or , signée de lui et d ses fils. 11 lui fit porter aussi le bâton de megaduc la bannière et le chapeau ; car tous les officiers d Romanie ont un chapeau particulier , et nul auti n'ose en porter de semblable. Il fut aussi conven qu'à Malvoisie ils trouveraient des vivres et la pai dont ils auraient besoin , quand ils arriveraient.

CHAPITRE CC.

Comment les envoyés de frère Roger revinrent de Ganstantinople bien pourvus et avec des privilèges nombreux ; comment il fut ù megaduc de tonte la Romanie 5 et comment le seigneur roi Fréd rie de Sicile , lui fit donner dix galères et deux barques , et le fonrn d'argent et de provisions suffisantes.

Les envoyés, joyeux et satisfaits , s'en retourne rent avec toute confiance en Sicile. Ils trouvèreu frère Roger à Leucate , et lui dirent tout ce qu'il avaient fail. Ils lui donnèrent les privilèges d toutes choses, et le bâton , et le chapeau , et la ba

(i3o3) DE RAMON MURTAWER. l35

oière, et le sceau do megaducat. Nous lui donne- rons donc maintenant le nom de megaduct

Quand le megaduc eut reçu toutes ces choses , il alla vers le seigneur roi, qu'il trouva à Palerme avec la reine , et leur dit tout ce qui avait été fait. Le seigneur roi en fut très joyeux ; et incontinent il fit donner au megaduc dix galères de l'arsenal et deux barques ; il les fit radouber et appareiller. Le megaduc en avait aussi huit qui lui appartenaient en propre; ainsi, il eut dix-huit galères et deux barques; et ensuite il nolisa trois gros navires, beaucoup de vaisseaux et autres navires > et envoya publier de tous côtés , que tout homme qui vou- lait venir avec lui eût à se rendre à Messine. Le seigneur roi fournit à chacun ce qu'il put d'ar- gent, et donna par homme, femme et enfant , qui s'en allait avec le megaduc , qu'il lût Catalan ou Aragonais , un quintal de biscuit et dix livres de fromage par personne ; et par quatre personnes , one provision de viande salée , d'aulx et d'oignons.

«

CHAPITRE CCI.

Comment frère Roger , megaduc de Romanie , prit congé du seigneur roi de Sicile , et passa avec deux mille cinq cents cavaliers armes , et cinq mille almogavares et piétons , en Romanie.

Ainsi tous se réunirent avec leurs femmes et leurs enfants, joyeux et satisfaits du seigneur roi. Jamais roi ne but mieux récompenser ceux qui

l56 CHRONIQUE (,3d3

l'avaient servi , et ne donna autant et plus qu'il o< pouvait; car chacun saura que le seigneur ro n'avait pas de trésor , et qu'il sortait de guerre telles qu'il. ne lni restait rien. Les riches homme et les chevaliers se réunirent , et les chevaliers c cavaliers eurent double ration de tonte chose Mais En Béranger d'Entença ne put être prêt à cette époque, ni En Béranger de Rocafort parce que En Béranger de Rocafort occupa: dans la Calabre deux châteaux , qu'il n'avait p* voulu rendre à la paix , avant d'être payé de 1 solde due à lui et à sa troupe. Il ne put donc toi les réunir ; mais il eut avec lui Fernan Ximènè d'Arenos, EnFerrand'Àunès, EnCorberand'Alel En Pierre d' Aros, En Pierre de Logran et beaucou d'autres chevaliers adalils et almogavares. Lors qu'ils furent réunis, en y comprenant les galères navires, barques ethateaux, o n comptait trente-si voiles. Il y eut mille cinq cents hommes de chev; inscrits, pourvus de toutes choses, excepté d chevaux; et bien quatre mille almogavares < mille hommes de pied qui montaient les ga lères , et les matelots et mariniers qui faisaiei partie de la flotte. La plupart de ces derniei étaient Catalansou Aragonais , et emmenaient ave eux leurs femmes ou leurs maitresses et leurs en fants. Ils prirent congé du seigneur roi , et parti rent à la bonne heure de Messine avec grand joie et satisfaction.

f'**) DB RAMOft MUKTAKER. i5j

CHAPITRE CCII.

Cornent le megaduc prit terre a Malvoisie et passa a Constantlnople , 11 nt bien acceniUi par l'empereur et son fils , et comment les les Catalans et les Génois eurent une querelle, dans laquelle mou- rurent trois mille Génois.

Draxr leur donna un bon temps , et dans peu de jours ils prirent terre à Malvoisie. on leur fit beaucoup d'honneurs , et on leur donna de grands raffiraîchissements de toutes sortes. Ils y trouvèrent aussi un ordre de l'empereur d'aller directement à Gonstantinople , et ainsi firent-ils.

lis partirent de Malvoisie et s'en allèrent à Gonstantinople; et lorsqu'ils furent à Constantin noplle , l'empereur , le père et le fils , les reçu- rent avec grande joie et grand plaisir, aussi-bien que tous les gens de l'empire. Mais si ceux-là étaient satisfaits , les Génois en étaient très fâchés , parce qu'ils voyaient bien que si cette troupe s'établissait , ils perdraient l'honneur et le pouvoir qu'ils avaient dans l'empire ; car jusques l'empereur n'avait osé faire que ce qu'ils voulaient ; et de en avant, ils voyaient bien qu'on les regarderait comme rien. Que tous dirai-je? Les noces se firent. Le megaduc prit pour femme la nièce de l'empereur, qui était une des belles demoiselles et des sages personnes du monde , et qui avait environ seize ans. Ces noces se célébrèrent avec grande joie et

l38 CHRONIQUES

grande satisfaction. On donna à chaque homme lm paie de quatre mois.

Tandis que cette grande fête avait lieu, les Génois, par leur orgueil, suscitèrent des que- relles aux Catalans, de sorte qu'il s'ensuivit une rixe très grande. Un méchant homme , nommé Roso de Finar, prit l'étendard des Génois et vint devant le palais de Blaquernes. Nos almogavares et nos hommes de mer sortirent à leur rencontre , et jamais le megaduc , ni les Riches-hommes , ni les chevaliers ne purent les retenir. Ils s'en allèrent au dehors avec un penon royal , et avec eux allè- rent seulement environ trente écuy ers avec des che- vaux armés à la légère; et quand ils furent les uns près des autres , les trente écuyers brochèrent des éperons se jettèrent était l'étendard , et abba- tirent à terre ce Roso de Finar, et les almogavares fondirent aussi sur eux. Que vous dirai- je? Ce Roso de Finar et plus de trois mille Génois y périrent : et tout cela l'empereur le voyait de son palais , et il avait grande joie et plaisir , si bien qu'il dit de- vant tous : « A présent, les Génois qui avaient » tant d'orgueil ont trouvé leurs maîtres; et » c'est fort bien fait que, pour la punition des » Génois, les Catalans se soient présentés. »

Lorsque l'étendard des Génois fut abattu , et que Roso fut mort, ainsi que d'autres hommes éminents, les almogavares, qui avaient tué leurs ennemis , voulaient aller ravager Pera , qui est un faubourg habité par les Génois ; c'est qu'étaient

(f3«3) DE EAMOH MU NT AN ER, l3g

tous les trésors et les marchandises des Génois. Quand l'empereur vit qu'il s'en allaient ravager Pera, il appela le megaduc et lui dit « Mon » fils , allez à vos gens , et faites les revenir. S'ils » ravagent Pera , l'empire est détruit , car ces » Génois ont beaucoup de choses à nous , aux » barons et aux autres personnes de l'empire. » Aussitôt le megaduc monta à cheval , etle bâton en main, accompagné de tous les Riches -hommes et chevaliers qui étaient allés avec lui et le sui- vaient , il s'avança vers l'almogavarie , qui se dis- posait à envahir Pera, et la fit revenir. Ainsi, l'empereur demeura satisfait et joyeux.

Le lendemain il leur fit donner à tous une autre paie et leur fit dire de se disposer à passer la Bou- che-d'Avie1, et aller contre les Turcs, qui sur ce point , avaient pris à l'empereur plus de trente journées de pays , avec beaucoup de bonnes cités, villes, châteaux, qu'ils avaient soumis et rendus tributaires. Et encore , ce qui était la plus grande affliction, c'est que si un Turc voulait pour femme la fille du premier homme de ces cites , villes ou châteaux qui leur étaient soumis , il fallait que le père, la mère, et les amis y consentissent; et

i. Le texte catalan dit Bocca Daner. Il y a une faute ; il s'agit évidemment de ce passage de mer que les chroni- queurs francs {Voy. Villehardoin, t. III de cette collection), appellent la bouche d' A vie,ou détroit de Sestoset d'Abydos.

l^O CHRONIQUES 0**

lorsqu'il naissait des enfants , si c'étaient des m Mes ils les faisaient Tares et les faisaient circoncire,, comme s'ils étaient des Sarrasins ; et si c'étaient des filles elles pouvaient choisir la loi qu'elles vou- laient. Voyez en quelle douleur et en quel abais- sement ils étaient, au grand déshonneur de la chrétienté. Par vous pouvez connaître s'il était urgent que cette compagnie y passât. En vérité, les Turcs avaient tant conquis, que leurs armée* venaient jusque devant Constantinople , et qu'il n'y avait entre deux qu'un bras de mer qui n*a pas plus de deux milles de large. Ils tiraient leav épées et menaçaient l'empereur , et l'empereû pouvait voit tout cela. Jugez avec quel désespoir il devait vivre ; car si les Turcs avaient passé ce bras de mer, ils auraient conquis Constantinople. *

CHAPITRE CCIII.

Comment le megaduc passa dans i'Anatoiie , et prit terré an caf d' Artaki, à Pinsu des Tares. Comment il les combattit, et arracha an jong tontes les terres qui e'taient soumises par les Turcs , et alfa hiverner à Artaki.

Votez quels gens sont les Grecs, et combiea Dieu était courroucé contre eux. Kyr Michel , fiil afné de l'empereur, passa à Artaki avec douze mille hommes à cheval et cinq mille hommes df pied, qui n'osèrent jamais combattre les Turcs, et

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jour en ce avant il porta sa colère sur le megaduc et sa compagnie , et il eût préféré perdre l'empire plutôt que de les avoir vu remporter une telle vic- toire ; car lui-même y était allé avec un très grand nombre d'hommes et avait été repoussé deux fois, bien qu'il fut un des bons chevaliers du monde.

Dieu a tellement versé ses fléaux sur les Grecs que tout homme peut en triompher , et cela provient de deux péchés signalés qui sonteneux ; l'un est , qu'ils sont les hommes les plus orgueilleux du monde et ne font cas de personne , si ce n'est d'eux-mêmes, qui ne méritent pas qu'on en tienne compte ; l'autre qu'ilsont aussi peu d'amour pour leur prochain, est, que les hommes les plus mauvais du monde ; car, lorsque nous étions à Constantinople , les gens qui fuyaieqt de Natolie devant les Turcs , erraient et gissaient sur le fumier à Constantinople, et criaient famine ; et il n'y avait aucun des Grecs qui voulût, pour l'amour de Dieu , leur rien donner*; cepen- dant il y avait abondance de toutes sortes de vivres; les almogavares seuls en avaient pitié , et parta- geaient avec eux ce qu'ils avaient à manger. Tou- chés par les charités que nos gens leur faisaient , plus de deux mille pauvres Grecs , que les Turcs avaient dépouillés , quittaient les Turcs , pour venir vers nous et nous suivre. Ainsi vous pouvez comprendre combien Dieu a pris les Grecs en haine ; car , selon la sentence du Sage , lorsque Dieu veut mal à l'homme , la première chose par laquelle il le punit , c'est de le priver de lai raison*

(i3o3) DB RAHON MUNTÀNER. l/|5

Ainsi les Grecs éprouvent la colère de Dieu , en ce que ils ne valent rien et croient valoir mieux que les autres gens du monde ; et comme, de plus, ils n'ont aucune charité envers leur prochain , il parait que Dieu leur a entièrement ôté le bon sens. Quand ceci fut fait, le mégaduc, avec toute sa compagnie, se prépara à aller au-devant des Turcs par la Natolie, afin d'arracher à l'esclavage les cités, châteaux et villages